Ce que montre la carte

Aucun personnage humain ne figure sur cette lame, sinon le visage dessiné dans la lune. En haut, ce visage 1 est vu de profil, sur la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751, comme sur le modèle Conver ; des traits rayonnent autour du disque, et des gouttes 2 montent vers lui. Plus bas, deux chiens 3 se font face et aboient. Derrière eux se dressent deux tours 4. Tout en bas, une écrevisse 5 se tient dans un bassin.

Les éléments de la carte, agrandis

  1. La lune de profil, détail agrandi de La LuneLa lune de profil, détail agrandi de La LuneLa lune de profil, détail agrandi de La Lune, en couleur
    1 · La lune de profilDe profil sur les jeux du type II, de face sur ceux du type I ; des traits en rayonnent. On y lit l’imagination et ce qui reste flou.
  2. Les gouttes qui montent, détail agrandi de La LuneLes gouttes qui montent, détail agrandi de La LuneLes gouttes qui montent, détail agrandi de La Lune, en couleur
    2 · Les gouttes qui montentElles montent vers la lune ; beaucoup de lecteurs y voient ce qui attire l’attention et la trouble.
  3. Les deux chiens, détail agrandi de La LuneLes deux chiens, détail agrandi de La LuneLes deux chiens, détail agrandi de La Lune, en couleur
    3 · Les deux chiensIls aboient face à face : on y lit l’instinct, qui réagit avant de comprendre.
  4. Les deux tours, détail agrandi de La Lune, cadré sur la tour de gaucheLes deux tours, détail agrandi de La Lune, cadré sur la tour de gaucheLes deux tours, détail agrandi de La Lune, cadré sur la tour de gauche, en couleur
    4 · Les deux toursElles encadrent un passage entre le connu et l’inconnu, selon une lecture répandue.Cadré sur la tour de gauche
  5. L’écrevisse dans le bassin, détail agrandi de La LuneL’écrevisse dans le bassin, détail agrandi de La LuneL’écrevisse dans le bassin, détail agrandi de La Lune, en couleur
    5 · L’écrevisse dans le bassinElle remonte du fond de l’eau ; chiens, tours et écrevisse sont propres au modèle français.

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Chiens, tours et écrevisse sont propres au modèle français : les jeux italiens plus anciens représentaient la lune tout autrement.

Les rayons qui entourent le disque ont reçu une explication possible : ils évoqueraient une éclipse de soleil, la lune passant devant lui. C’est une hypothèse, pas un fait établi. Elle rappelle au moins que la carte montre une lumière indirecte, qui éclaire assez pour inquiéter, pas assez pour rassurer.

Dans le Rider-Waite-Smith (1909), on retrouve l’écrevisse et les deux tours, mais l’un des chiens devient un loup, et un chemin serpente entre les tours. Ce chemin vient d’Éliphas Lévi ; le Marseille ne le montre pas. Une personne qui a appris avec le jeu anglais cherche donc sur la carte un sentier et une opposition entre animal domestique et animal sauvage. Sur un Conver, elle trouvera deux chiens et aucune route.

De face ou de profil : la Lune des deux types de jeux

Le visage de la lune est l’un des repères les plus simples pour situer un Tarot de Marseille. Les historiens, à la suite de Thierry Depaulis, distinguent deux types de jeux. Sur le type I, celui des jeux du XVIIe siècle (Vachier, Noblet) et du début du XVIIIe (Dodal, Payen), la lune est vue de face. Sur le type II, qui n’apparaît pas avant 1700, elle est vue de profil.

Le plus ancien jeu daté de ce type a été fait à Dijon par Pierre Madenié, en 1709. Le modèle Conver daté de 1760, référence du type II, montre donc une lune de profil, tout comme la carte reproduite sur cette page. D’autres détails permettent de confirmer le classement d’un jeu :

Reconnaître le type d’un Tarot de Marseille
IndiceType IType II
Visage de La Lunede facede profil
Titre de la carte sans numéro« LE FOL » ou « LE FOV »« LE MAT »
La Justicesouvent ailéesans ailes
ExemplesVachier (1639), Noblet (vers 1650-1659), Dodal (1701-1715)Madenié (1709), Burdel (1751), modèle Conver daté de 1760

Le détail change-t-il la lecture ? Un peu, pour ceux qui regardent l’image avant les mots-clés. Un visage de face regarde le lecteur : il se prête à une lecture frontale, presque une confrontation avec ce que l’on imagine. Un visage de profil regarde de côté, et renforce l’impression d’une lumière qui ne se donne pas entièrement. Ces nuances relèvent de l’interprétation, pas d’une intention connue des graveurs.

Lire la carte de bas en haut

La composition est verticale, et beaucoup de lecteurs la parcourent comme un trajet, du fond de l’eau jusqu’au ciel. Chaque étage de l’image correspond alors à une étape :

  1. Au fond du bassin, l’écrevisse 5 figure ce qui remonte de loin : une peur ancienne, un souvenir, une impression que l’on ne sait pas encore nommer.
  2. Les chiens 3 réagissent. Ils aboient avant de comprendre, et l’on y lit l’instinct, l’alerte, parfois l’agitation pour rien.
  3. Les tours 4 marquent une limite, un passage entre ce que l’on connaît et ce qui reste à découvrir.
  4. En haut, la lune 1 retient le regard sans tout éclairer, et les gouttes 2 qui montent vers elle disent ce que l’imagination attire à elle.

Lue dans ce sens, la carte décrit le chemin d’une inquiétude. Elle naît au fond, déclenche une réaction, bute sur une limite, puis grandit dans l’imagination. La même image montre la sortie : on peut la redescendre. Regarder ce que l’on imagine, se demander ce qui a fait aboyer les chiens, puis revenir à ce qui, tout au fond, a été remué.

Cette lecture explique pourquoi la carte n’est pas présentée ici comme une carte de danger. Les chiens aboient, mais aucun intrus n’est dessiné ; rien n’attaque, rien ne blesse. La Lune montre un trouble, pas une menace.

À l’endroit

À l’endroit, La Lune est associée à l’intuition, à l’imagination, à la sensibilité et au rêve. Elle donne du poids à ce que l’on perçoit sans preuve : une gêne, une attirance, une idée qui revient le soir. Elle invite à prendre ces impressions au sérieux comme matière à réflexion, sans les confondre avec des faits.

Son ombre suit de près : illusion, confusion, inquiétude, flou. La faculté qui imagine sait aussi fabriquer des scénarios, et la carte rappelle qu’on les croit d’autant plus volontiers qu’on les a soi-même inventés. Beaucoup de lecteurs y voient un temps de doute ordinaire, celui qui précède une clarification, plutôt qu’un état à fuir.

Renversée

Beaucoup de lecteurs du Marseille ne pratiquent pas le renversement : rien, dans le dessin du modèle, ne prévoit une lecture à l’envers. Les sens inversés remontent à Etteilla : son tarot de 1788 ou 1789, conçu pour la cartomancie, donnait à chaque carte deux sens, l’un à l’endroit, l’autre renversé.

Lue à l’envers, La Lune se prête à deux interprétations. Dans la première, le flou s’épaissit : confusion, inquiétude, impression d’être égaré par la situation ou par ses propres peurs. Dans la seconde, proche de la lecture de bas en haut, le brouillard commence à se lever, et ce que l’on imaginait se confronte enfin à ce qui est.

Ceux qui gardent les cartes à l’endroit regardent plutôt les voisines. Suivie du Soleil ou du Bateleur, La Lune ressemble à un doute passager. Prise entre Le Diable et La Maison Dieu, elle accentue la confusion.

En amour

Pour la tradition, La Lune accompagne en amour un attachement intense, avec son revers : doutes, non-dits, idéalisation. C’est la carte des projections. On prête à l’autre des pensées ou des intentions à partir de très peu d’indices, et l’imagination comble les vides.

La carte invite à démêler ce que vous savez de ce que vous supposez. Elle ne dit pas que l’autre personne ment, cache quelque chose ou vous trompe ; la lire ainsi, c’est tomber dans le piège même qu’elle décrit. Ce qu’elle met en avant, ce sont vos propres doutes, ce qu’ils disent de vos attentes, et ce qui pourrait être dit à voix haute au lieu d’être imaginé.

Au début d’une relation, elle peut aussi décrire la part de rêve qui accompagne une rencontre. Rien de grave, à condition de savoir que l’on rêve.

Au travail

Au travail, La Lune décrit une situation peu claire : des informations qui manquent ou se contredisent, des intentions mal comprises, une rumeur qui va plus vite que les faits. La tradition l’associe au besoin de vérifier avant d’agir.

Elle parle de posture plus que d’issue. On la lit souvent comme une invitation à ralentir, à poser des questions précises, et à séparer ce que l’on sait de ce que l’on déduit ou redoute. Son côté lumineux ne disparaît pas pour autant : l’imagination reste une ressource, pour un projet créatif ou pour envisager plusieurs scénarios avant de choisir. La carte ne dit rien d’une décision professionnelle à prendre ; elle invite à en réunir les éléments.

En lecture oui ou non

Face à une question fermée, l’usage le plus répandu lit La Lune comme un non, ou comme une question à vérifier avant d’y répondre. Les deux lectures se rejoignent : la réponse penche vers le non tant qu’il manque des éléments pour trancher.

Quand elle sort, c’est souvent la question qui mérite d’être reprise. Une question trop large ou trop chargée d’inquiétude, du genre « est-ce que tout ira bien ? », produit une réponse aussi floue que la carte. Ramenée à un point précis, elle donne une lecture plus utile. Là encore, la carte donne une piste de réflexion et non une certitude ; la méthode complète est sur la page du tirage oui ou non.

Cartes associées

La Lune se lit volontiers avec ses deux voisines dans l’ordre des atouts, et avec une autre figure du silence. Pour les autres atouts, voir la table des 22 arcanes majeurs.

Avec L’Étoile

L’Étoile (XVII) précède La Lune. Les deux cartes montrent des astres et de l’eau, mais pas la même lumière. Sous l’étoile, une femme agit et verse ses cruches avec confiance. Sous la lune, personne n’agit : des chiens aboient et une écrevisse remonte. Ensemble, elles opposent l’espoir à l’inquiétude, et invitent à chercher lequel des deux mène la situation.

Avec Le Soleil

Le Soleil (XVIIII) suit. Sur les deux cartes, des rayons et des gouttes relient l’astre au sol. Mais le soleil éclaire deux enfants proches l’un de l’autre devant un muret, là où la lune éclaire deux chiens qui aboient face à face. Certains lecteurs lisent la paire comme la sortie du doute, où ce qui était imaginé devient visible et peut se partager, sans dire que cela arrive.

Avec La Papesse, dans un tirage en trois cartes

La Papesse (II) partage avec La Lune le goût de ce qui ne se montre pas : un livre ouvert sur les genoux, un voile tendu derrière elle. La différence tient au rapport à ce silence. La Papesse étudie, La Lune imagine. Dans un tirage « passé, présent, futur », la troisième carte ne dit pas ce qui arrivera : elle se lit comme une piste à examiner, sous forme de question. Exemple : La Papesse au passé, La Lune au présent, L’Hermite au futur. Le passé évoque une période de réserve, où beaucoup est resté non dit ; le présent, des doutes qui tournent en rond. L’Hermite, en troisième position, demande quel recul aiderait à démêler ces doutes, et s’il est temps de poser les questions que La Papesse gardait pour elle. Cette troisième position ne décrit ni une issue ni une date.

Questions à se poser

  • Qu’est-ce que je sais vraiment de cette situation, et qu’est-ce que j’en imagine ?
  • Qu’est-ce qui a déclenché mon inquiétude, au tout début, avant que je ne l’entretienne ?
  • À qui pourrais-je poser une question précise pour lever un doute ?
  • Que me dit mon intuition, si je la sépare de ma peur ?

Sources