Ce que montre la carte

Comme le modèle Conver, la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751, la montre assise, coiffée de la tiare pontificale 2, la triple couronne des papes. Elle tient un livre ouvert posé sur ses genoux 1. Derrière sa tête est tendu un voile, ou un rideau 3. Le cartouche du bas porte son titre, « LA PAPESSE ».

Les éléments de la carte, agrandis

  1. Le livre ouvert, détail agrandi de La PapesseLe livre ouvert, détail agrandi de La PapesseLe livre ouvert, détail agrandi de La Papesse, en couleur
    1 · Le livre ouvertElle le tient ouvert sur les genoux : la tradition y lit l’étude, un savoir que l’on garde et que l’on mûrit.
  2. La tiare, détail agrandi de La PapesseLa tiare, détail agrandi de La PapesseLa tiare, détail agrandi de La Papesse, en couleur
    2 · La tiareLa triple couronne pontificale, portée par une femme : une figure allégorique qui n’avait rien de choquant à l’époque.
  3. Le voile, détail agrandi de La PapesseLe voile, détail agrandi de La PapesseLe voile, détail agrandi de La Papesse, en couleur
    3 · Le voileTendu derrière sa tête, il sépare ce qui se montre de ce qui reste caché.

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Certains objets ont disparu en chemin. Des jeux plus anciens donnaient à la Papesse les clés de saint Pierre et une crosse, deux attributs qui la rattachaient au gouvernement de l’Église. Le modèle de Marseille les a laissés de côté. Il reste la tiare, qui dit le rang, et le livre, qui attire le regard.

Le livre et le voile tirent la lecture dans deux directions. L’un est ouvert, offert à qui sait lire ; l’autre sépare ce qui se montre de ce qui reste derrière. Beaucoup de lecteurs tiennent les deux ensemble : un savoir réel, mais qui ne se livre pas d’emblée, et qu’il faut aller chercher.

Papesse, Junon, Grande Prêtresse : une carte qui a changé de nom

Sur les Tarots de Marseille, la carte s’appelle La Papesse. Ce sont des éditeurs de jeux dérivés et des commentateurs qui l’ont rebaptisée, chacun pour ses raisons.

Le premier changement efface la papauté. Dans certains tarots dérivés, comme ceux dits de Besançon, la Papesse et le Pape cèdent la place à Junon et Jupiter, couple de divinités romaines ; le « tarot italien » de Grimaud fait de même avant 1930. La figure perd alors tout lien avec l’Église, et la paire formée par les arcanes II et V devient un couple divin.

Le second changement vient de l’ésotérisme. En 1781, Antoine Court de Gébelin publie le tome VIII du Monde primitif, où il affirme, sans preuve, que le tarot conserve un ancien livre égyptien. Il renomme au passage le Pape et la Papesse en Grand-Prêtre et Grande-Prêtresse. Les historiens tiennent la thèse égyptienne pour fausse : les premiers tarots sont des jeux de cartes italiens du XVe siècle. Le nom inventé par Court de Gébelin, lui, a survécu.

C’est de là que vient The High Priestess du Rider-Waite-Smith (1909), La Grande Prêtresse des éditions françaises. Pamela Colman Smith lui donne une couronne lunaire, la place entre deux piliers marqués B et J et lui confie un rouleau de la Torah. La tiare papale a disparu. Quelqu’un qui cherche « la grande prêtresse » et quelqu’un qui cherche « la papesse » parlent de la même lame, mais pas tout à fait de la même image.

Chaque nom oriente la lecture. La Papesse évoque la foi, le livre et la règle ; la Grande Prêtresse, le mystère et le savoir réservé à quelques-uns ; Junon, la souveraine. Beaucoup de lectures actuelles mêlent les deux premiers registres. Sur un Tarot de Marseille, c’est le livre qui reste au centre.

La papesse Jeanne : légende et lecture

Beaucoup de commentaires modernes rattachent la carte à la papesse Jeanne, personnage d’une légende médiévale : une femme qui aurait accédé au trône pontifical en se faisant passer pour un homme. Le rapprochement est tentant. Il reste une lecture parmi d’autres, et sans doute pas celle des premiers joueurs.

À la fin du Moyen Âge, une femme en habits pontificaux n’avait rien de choquant. C’était une figure allégorique, une personnification de la Foi ou de l’Église, de la même manière qu’une femme tenant une balance personnifie la Justice. Les joueurs qui avaient ces cartes en main y voyaient vraisemblablement une allégorie familière, et non une imposture.

La légende a pourtant laissé sa trace dans la lecture. Ceux qui pensent à Jeanne mettent l’accent sur le secret, l’identité cachée, la transgression, c’est-à-dire sur le côté ombre de la carte. Ceux qui y voient l’Église ou la Foi insistent sur le savoir transmis, la fidélité à un texte, la discipline de l’étude. Le voile 3 se prête aux deux interprétations. Rien n’oblige à choisir. Il est utile, en revanche, de savoir d’où vient chaque lecture, et de ne pas présenter la légende comme l’origine de la carte.

À l’endroit

À l’endroit, La Papesse est associée au savoir, à l’étude, à la discrétion et à l’intériorité. Après Le Bateleur, qui étale ses objets devant un public, elle garde son livre sur ses genoux : la série des arcanes majeurs passe de l’action à la réflexion.

La carte invite à prendre le temps. Elle met en avant ce qui se prépare sans bruit : un projet en gestation, une compétence qui s’acquiert, une décision que l’on mûrit avant de la rendre publique. Beaucoup de lecteurs y voient aussi une confiance en soi qui n’a pas besoin de se montrer, et la capacité d’écouter avant de parler.

Renversée

Pour nombre de lecteurs du Tarot de Marseille, une Papesse sortie tête en bas reste une Papesse : ils ne lisent jamais une carte à l’envers, car le sens renversé ne fait pas partie de l’usage ancien du jeu. Il vient d’Etteilla : son tarot de 1788 ou 1789 donnait deux sens à chaque lame, l’un droit, l’autre inversé.

Pour qui le pratique, La Papesse renversée penche vers son ombre : le secret qui pèse, l’information que l’on retient, la froideur, la rigidité de principe. L’étude peut aussi tourner à la préparation sans fin, qui repousse toujours le moment d’agir. Sans renverser, cette nuance apparaît au contact de lames difficiles. Suivie du Pendu, la discrétion de la Papesse peut se lire comme une attente qui s’éternise.

En amour

En amour, La Papesse décrit des sentiments que l’on garde pour soi et une relation qui mûrit lentement. Elle peut accompagner une période de réserve, un attachement qui ne se dit pas encore, ou le besoin de comprendre avant de s’engager.

La question qu’elle pose porte sur votre propre silence. Ce que vous ne dites pas vous protège-t-il, ou crée-t-il une distance que vous ne souhaitez pas ? Ce que l’autre personne pense ou cache reste hors de portée de la carte. Tirée en pensant à quelqu’un, la Papesse parle de la part de mystère que vous lui prêtez, pas de ses secrets.

Au travail

Au travail, la carte est celle de l’étude et de la formation. Elle accompagne une reprise d’études, une formation professionnelle, un dossier à maîtriser en profondeur, un travail intellectuel qui demande de la concentration. Elle met en avant la patience et la compétence acquise lentement, celle qui ne se voit pas tout de suite.

Le revers, dans ce domaine, prend deux formes. On peut garder pour soi une information utile aux autres, ou s’enfermer dans la préparation au point de ne jamais présenter son travail. La carte invite à faire le point : ce que l’on sait déjà suffit parfois pour commencer à le partager.

En lecture oui ou non

La Papesse figure parmi les lames « À nuancer » du tirage oui ou non. Carte de patience et de maturation, elle est lue par beaucoup d’auteurs comme un « attendre » plutôt que comme un oui ou un non ; d’autres y voient un « peut-être ». Le livre est ouvert, mais il n’a pas encore été lu jusqu’au bout. Si vous l’obtenez, la question à se poser est souvent celle de ce que l’on ignore encore. La méthode complète est expliquée sur la page du tirage oui ou non.

Cartes associées

La Papesse et Le Pape

Les deux cartes portent la tiare, et les tarots dérivés les ont remplacées ensemble par Junon et Jupiter. Le Pape, arcane V, bénit deux petits personnages tonsurés à ses pieds ; la Papesse lit seule. On oppose souvent le savoir gardé au savoir transmis. Dans un même tirage, elles évoquent un apprentissage qui cherche un maître, ou un savoir qui demande à être partagé.

La Papesse et L’Impératrice

Arcanes II et III : deux femmes couronnées et assises. L’Impératrice tient le sceptre et l’écu, la Papesse tient un livre. L’une se tourne vers le dehors, l’autre vers le dedans. La lecture suit le passage d’une idée mûrie en silence à son expression.

La Papesse et L’Hermite

L’Hermite, arcane VIIII, tient sa lanterne tout contre un pan de son manteau ; la Papesse a un voile derrière elle. Chacun montre une partie de ce qu’il sait et garde l’autre. Le couple renforce l’idée d’une recherche lente, menée en solitaire, qui avance à son propre rythme.

Dans un tirage : ce qui retient

Dans un tirage en trois cartes aux positions « Ce que je veux, Ce qui me retient, Ce qui peut m’aider », on tire L’Impératrice, La Papesse et L’Hermite. Ce que je veux : m’exprimer, rendre visible un projet. Ce qui me retient : le besoin de tout savoir avant de me montrer. Ce qui peut m’aider : avancer pas à pas, en m’appuyant sur l’expérience, la mienne ou celle de quelqu’un de plus aguerri. Ici, la Papesse ne condamne pas l’étude ; elle en signale l’excès.

Questions à se poser

  • Qu’est-ce qui mûrit en moi, que je n’ai pas encore envie de montrer ?
  • Que me reste-t-il à apprendre avant d’agir, et qu’est-ce que je sais déjà ?
  • Ce que je garde pour moi me protège-t-il ou m’isole-t-il ?
  • Qu’est-ce qui gagnerait à être dit plutôt que passé sous silence ?

Sources