Ce que montre la carte

Comme le modèle Conver, la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751, montre un seul personnage, un vieil homme enveloppé dans son manteau à capuchon 3. D’une main, il lève une lanterne 1 ; de l’autre, il tient un bâton de marche 2. Son numéro s’écrit VIIII, soit 9, en chiffres romains additifs, comme le IIII de L’Empereur.

Les éléments de la carte, agrandis

  1. La lanterne, détail agrandi de L’HermiteLa lanterne, détail agrandi de L’HermiteLa lanterne, détail agrandi de L’Hermite, en couleur
    1 · La lanterneTenue haut, à hauteur du visage : on y lit une recherche patiente.
  2. Le bâton, détail agrandi de L’HermiteLe bâton, détail agrandi de L’HermiteLe bâton, détail agrandi de L’Hermite, en couleur
    2 · Le bâtonIl soutient une marche lente ; on y lit l’expérience et la prudence.
  3. Le manteau et le capuchon rabattu, détail agrandi de L’HermiteLe manteau et le capuchon rabattu, détail agrandi de L’HermiteLe manteau et le capuchon rabattu, détail agrandi de L’Hermite, en couleur
    3 · Le manteau et le capuchon rabattuUn ample manteau couvre le vieil homme, capuchon rabattu sur la nuque : la tradition y lit le recul et l’introspection.

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Le détail qui distingue le Marseille tient dans la lanterne : sur le modèle Conver, un pan du manteau la recouvre en partie ; sur la carte reproduite ici, ce pan se relève juste à côté d’elle, sans la couvrir. Dans les deux cas, la lumière est là, mais elle n’est pas brandie. Beaucoup de lecteurs y voient une connaissance que l’on garde pour soi, ou une lueur qui n’éclaire que les quelques pas devant celui qui la porte. On y lit aussi la prudence de qui avance sans se faire remarquer. Toutes ces lectures décrivent un homme qui va à son rythme, sans spectacle.

Le Rider-Waite-Smith de 1909, qui l’appelle The Hermit et le numérote IX, change la scène. L’ermite s’y tient au sommet d’une montagne, et sa lanterne contient une étoile à six branches. Il devient un guide qui éclaire le chemin des autres, là où le Marseille montre un marcheur qui cherche pour lui-même. La différence compte : selon le jeu que l’on a sous les yeux, une même carte se lit comme « montrer la voie » ou comme « chercher la sienne ».

Hermite ou Ermite : les graphies des jeux

Les deux orthographes désignent la même carte. Le modèle Conver imprime « L’HERMITE » dans le cartouche du bas, avec un H. Le tarot de Jean Noblet, gravé à Paris vers 1650-1659 et conservé à la BnF, écrit « LERMITE », sans H et sans apostrophe, l’article soudé au nom ; le même jeu titre l’arcane XIII « LAMORT », sur le même principe. La carte reproduite sur cette page porte elle aussi « LERMITE ». Le français d’aujourd’hui écrit « ermite ».

Ces écarts n’ont rien d’exceptionnel. Les cartiers gravaient leurs titres en capitales, avec les habitudes de leur temps : V à la place de U (« LEMPEREVR » sur des éditions anciennes), mots collés, apostrophes absentes. Les chiffres varient aussi. Le système additif du Marseille écrit VIIII là où l’usage moderne écrit IX ; le tarot parisien de Jacques Viéville, vers 1650, fait exception et écrit IX.

Le titre a lui-même une histoire. « LERMITE » apparaît avec les premiers jeux parisiens titrés, au XVIIe siècle ; dans le jeu milanais des Visconti-Sforza, deux siècles plus tôt, la carte montrait encore un Vieillard (voir la section suivante). Sur Arcane Lune, la lame s’appelle L’Hermite, comme sur le modèle Conver. Si vous cherchez « l’ermite tarot », c’est bien d’elle qu’il s’agit.

Du Vieillard à l’Hermite : une figure du Temps

Le tarot naît en Italie du Nord au XVe siècle, comme jeu de levées et non comme outil de divination. Parmi les cartes les plus anciennes figurent celles, peintes, dites Visconti-Sforza : réalisées à Milan vers 1450 (entre 1450 et 1480 selon la Morgan Library, qui en conserve une partie), elles sont le plus souvent attribuées à l’atelier de Bonifacio Bembo. Aucun de ces jeux ne survit complet ; on en connaît une quinzaine, tous lacunaires. La carte qui deviendra L’Hermite y est le Vieillard, une figure du Temps.

Une figure du Temps évoque la durée, l’âge, ce qui ne se presse pas. L’Hermite des jeux français garde la vieillesse, la barbe, la lenteur du pas, mais il y ajoute deux choses : un retrait, puisque l’ermite vit à l’écart, et une lumière, puisqu’il porte une lanterne. Le personnage ne se contente plus d’incarner le temps qui passe. Il le traverse en cherchant quelque chose.

On peut lire les significations actuelles comme un empilement de ces strates. Du Vieillard vient l’idée du temps long : ce qui mûrit lentement, l’expérience accumulée, la patience. De l’ermite viennent le recul, la solitude et l’introspection. Le Rider-Waite-Smith, en plaçant une étoile dans la lanterne, a ajouté au XXe siècle une troisième couche, celle du guide. Quand deux livres semblent dire des choses différentes sur cette carte, c’est peut-être qu’ils ne puisent pas dans la même.

À l’endroit

À l’endroit, la carte est associée à la recherche, à la prudence, au recul, à l’expérience et à l’introspection. Elle met en avant le temps qu’il faut pour comprendre, et invite à ralentir plutôt qu’à conclure. Le retrait qu’elle décrit est le plus souvent choisi : on s’éloigne du bruit pour y voir clair, on revient à ce que l’on sait d’expérience, on accepte de n’éclairer que l’étape suivante.

Dans un tirage, L’Hermite valorise la qualité de la réflexion plus que sa vitesse. Il ne s’oppose pas à l’action. Il la fait précéder d’une question : est-ce que je sais ce que je cherche ?

Renversée

Beaucoup de lecteurs du Tarot de Marseille ne renversent jamais une carte. L’habitude de donner un sens à l’envers date du tarot d’Etteilla, gravé en 1788 ou 1789 : dans ce jeu, le premier conçu pour la divination, chaque carte portait deux sens selon son orientation.

Lu à l’envers, L’Hermite passe du retrait choisi à l’isolement subi. La tradition y voit alors l’isolement, une lenteur qui tourne à l’immobilité, une méfiance qui coupe des autres. La lanterne ne sert plus à chercher ; elle sert à tenir le monde à distance. Sans renverser les cartes, on lit la même nuance quand L’Hermite est entouré de lames difficiles, comme Le Pendu ou La Lune : le recul risque alors de devenir une impasse.

Si la solitude que vous associez à cette carte vous pèse, ou si l’isolement dure, parlez-en à un proche ou à un professionnel, par exemple votre médecin. Une carte peut aider à réfléchir ; elle ne remplace pas ce soutien.

En amour

En amour, la tradition associe L’Hermite à un temps de réflexion et à la solitude, choisie ou subie. Dans une relation, la carte invite à regarder le besoin de distance que vous ressentez : est-ce un recul pour mieux revenir, ou une manière d’éviter une question ? Pour une personne seule, elle parle souvent d’une période où l’on apprend à se connaître, que l’on cherche quelqu’un ou non.

La carte ne dit rien des sentiments de l’autre personne ni de ses intentions, et elle n’indique pas combien de temps durera un silence ou une séparation. Elle questionne votre rapport au rythme. Certains liens se construisent lentement, et L’Hermite rappelle que la lenteur n’est pas forcément un refus.

Au travail

Au travail, la carte se lit du côté du travail de fond : une expertise qui se construit, une recherche qui prend des mois, une progression lente mais solide. Elle valorise la compétence acquise et la prudence dans les décisions.

Son ombre, ici, est l’isolement professionnel : travailler seul par méfiance, ne rien partager, attendre trop longtemps avant de montrer ce que l’on a fait. La carte invite à distinguer la concentration, utile, du repli. Elle ne donne aucun avis sur un changement de poste ; elle invite à prendre le temps de comprendre ce que vous cherchez avant de choisir.

En lecture oui ou non

L’Hermite fait partie des cartes « à nuancer ». L’usage le plus répandu le lit surtout comme un « pas encore », et une partie des lecteurs comme un non. Ce n’est pas un refus de principe : on y voit plutôt le signe que la question arrive trop tôt, ou qu’elle demande d’abord une réflexion. Ce « pas encore » reste un repère, pas un verdict. La méthode complète et la lecture des 22 arcanes sont sur la page du tirage oui ou non.

Cartes associées

Avec La Papesse, arcane II, L’Hermite partage le goût du savoir et de la discrétion. Mais la Papesse est assise, un livre ouvert sur les genoux, devant un voile tendu : elle étudie sur place. L’Hermite marche, la lumière à la main. On lit souvent la paire comme deux formes de connaissance, l’une reçue par l’étude, l’autre gagnée sur la route.

Avec La Justice, la lame qui le précède, on passe de l’évaluation au recul. La Justice tranche ; l’Hermite prend le temps de vérifier que la décision tient. Ensemble, elles décrivent une manière prudente de décider.

Avec L’Étoile, arcane XVII, la lumière change de nature. La lanterne est portée tout contre le manteau ; l’étoile brille à découvert au-dessus d’une femme qui verse deux cruches. Certains lecteurs lisent la paire comme le passage d’une recherche solitaire à une confiance retrouvée, sans dire que cela arrive.

Un exemple, avec un tirage en trois cartes dont les positions sont « Ce que je veux », « Ce qui me retient », « Ce qui peut m’aider » : L’Étoile, L’Hermite, La Papesse. On peut y lire l’envie d’un projet sincère, freinée par une lenteur ou une méfiance que l’on s’impose, et l’aide que peuvent apporter l’étude et la discrétion : se former, se documenter, avancer sans tout dévoiler. La lame suivante, La Roue de Fortune, oppose au pas lent de l’Hermite une roue en mouvement ; les autres arcanes sont réunis dans la table des 22 arcanes majeurs.

Questions à se poser

  • De quoi ai-je besoin de m’éloigner pour y voir clair ?
  • Ce retrait, est-ce que je le choisis ou est-ce que je le subis ?
  • Quelle partie de ma question demande du temps, et laquelle attend une réponse maintenant ?
  • Quelle expérience passée peut éclairer ce que je vis ?
  • À qui pourrais-je soumettre ma réflexion pour la mettre à l’épreuve ?

Sources