Ce que montre la carte
De haut en bas, la lame VII, soit 7, superpose trois étages. En haut, un baldaquin abrite le conducteur 2. Au milieu, l’homme en armure, couronné, tient un sceptre 3 ; deux visages ornent ses épaulettes 4. En bas, la caisse carrée du char porte un écusson, et deux chevaux tournés vers le spectateur tirent l’ensemble 1.
Les éléments de la carte, agrandis



1 · Les deux chevauxVus de face, ils tirent le char ; on y lit l’énergie qu’il faut accorder pour avancer. 


2 · Le baldaquinLe dais à quatre montants abrite le conducteur : on y lit la protection et le rang.Cadré sur la moitié gauche du dais 


3 · Le sceptreTenu par l’homme en armure, il dit la maîtrise plus que la force. 


4 · Les visages des épaulettesDeux visages ornent ses épaulettes ; les auteurs en proposent des lectures variées, sans consensus.Cadré sur l’épaulette droite
Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.
Le cartouche du modèle Conver porte « LE CHARIOT ». Certains jeux anciens écrivent « LE CHARIOR », et la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751, « LECHARIOR » : les titres variaient d’un cartier à l’autre, comme le V qui remplace le U sur bien des cartes.
Le char, avec son dais, tient du véhicule de parade plus que de la machine de guerre. On peut y voir un écho du nom des premiers atouts, les trionfi, « triomphes », mentionnés en Italie du Nord dès 1440 : un cortège de victoire plutôt qu’une course.
Épaulettes à visages et initiales : les détails du Marseille
Deux visages sur les épaules
Deux petits visages ornent les épaulettes de l’armure. Le dessin ne dit pas ce qu’ils représentent, et les auteurs n’ont pas trouvé de consensus. Certaines lectures y voient deux humeurs que le conducteur porterait avec lui ; d’autres, un simple ornement de graveur. La rédaction ne tranche pas : ce sont des pistes, et la carte se lit très bien sans elles.
Des initiales sur l’écusson
Sur la face avant du char, un petit écusson porte des lettres. Celui du jeu parisien de Jean Noblet (vers 1650-1659, BnF) montre « I.N. », que l’on rapproche du nom du cartier. Celui de la carte reproduite ici porte « C B », comme Claude Burdel, qui signe son Deux de Deniers en toutes lettres. Les lettres changent selon les éditions : ce seraient les initiales de l’imprimeur ou du graveur des bois. Si l’hypothèse est juste, Le Chariot servait de signature discrète, en plus du Deux de Deniers et du Deux de Coupes, où les cartiers inscrivaient souvent leur nom.
Ce que ces détails changent à la lecture
Ces particularités rappellent que le Chariot du Marseille est une image d’atelier, transmise de cartier en cartier avec ses variantes. Les lire comme des messages cachés serait abusif. Elles invitent plutôt à regarder la carte que l’on a sous les yeux : un jeu ancien, une reproduction du Conver et une recréation moderne ne montrent pas tout à fait le même char.
Des chevaux aux sphinx : le Chariot du Rider-Waite-Smith
Le Rider-Waite-Smith paraît à Londres en décembre 1909 ; Arthur Edward Waite l’a conçu, Pamela Colman Smith l’a dessiné, et tous deux sortent de l’ordre de la Golden Dawn. Son Chariot garde le conducteur et le dais, mais remplace les deux chevaux par deux sphinx, l’un noir, l’autre blanc, et ajoute à l’arrière-plan une ville fortifiée, absente du Marseille.
Ces changements orientent la lecture. Deux sphinx de couleurs opposées poussent à lire la carte comme la maîtrise de forces contraires, une idée que les manuels fondés sur le Rider-Waite-Smith développent volontiers. La ville, derrière, se lit souvent comme le point de départ ou de retour d’une conquête. Au Tarot de Marseille, rien de tout cela n’est dessiné : deux chevaux, un char, un homme couronné. Qui a appris avec le Rider-Waite-Smith risque de projeter ses sphinx sur la carte marseillaise ; mieux vaut regarder ce qui y est dessiné. La lecture y reste plus simple : succès, honneurs, maîtrise de soi.
À l’endroit
Le Chariot droit décrit une situation qui se met en mouvement parce que quelqu’un a choisi une direction. La carte invite à tenir le cap, à rassembler ses forces autour d’un objectif, et à garder la main sans vouloir tout contrôler.
La maîtrise dont parle la tradition est d’abord une maîtrise de soi. Le conducteur ne fouette pas ses chevaux et ne combat personne ; il se tient droit, sceptre en main, et c’est cette tenue qui fait avancer l’ensemble. La carte valorise moins la force que la constance.
On la lit aussi au sens propre, comme un déplacement : un changement de lieu, une sortie hors de son cadre habituel.
Renversée
Une carte sortie tête-bêche ne change rien pour beaucoup de lecteurs du Marseille, qui lisent toutes les lames droites. La lecture à l’envers remonte à Etteilla et au tarot qu’il destine à la cartomancie, en 1788 ou 1789.
Renversé, le char s’emballe ou cale. Dans le premier cas, précipitation, orgueil et besoin de tout contrôler : le mouvement fonce sans regarder ou part dans tous les sens. Dans le second, l’élan s’arrête faute de direction. Une question aide à trancher : qui conduit vraiment, et à quelle allure ?
Sans renversement, c’est l’entourage de la carte qui module la lecture. Un Chariot à côté du Pendu décrit une avancée freinée ; près de La Maison Dieu, un élan qui se heurte à un obstacle imprévu.
En amour
Le Chariot parle, en amour, d’une relation qui avance : l’élan de la conquête, un couple qui se donne une direction commune. Il valorise l’initiative, faire le premier pas, proposer un projet à deux.
L’ombre, ici, tient au rapport de force. Une relation n’est pas un char que l’on conduit seul, et la carte renvoie à sa propre façon d’avancer : au rythme de qui, et avec quelle place pour l’autre. Ce que l’autre personne ressent ou décidera n’y figure pas ; la carte éclaire votre manière de mener le mouvement.
La carte aide aussi à distinguer l’élan de l’impatience. Vouloir que la relation avance est une chose ; vouloir qu’elle avance au rythme que l’on a décidé seul en est une autre, et c’est là, pour beaucoup de lecteurs, que le char se met à tirer de travers.
Au travail
Dans un tirage sur le travail, Le Chariot décrit un projet mené avec énergie, une étape franchie. On le rapproche traditionnellement d’une reconnaissance ou d’une évolution de poste, sans qu’il annonce quoi que ce soit : il met en avant la posture de celui qui pilote, fixe un cap et entraîne les autres.
Le char ne roule pas sans chevaux : la carte rappelle qu’un projet avance avec d’autres, et que la direction gagne à être partagée avec ceux qui tirent. Les obstacles tiennent à cette même posture : aller trop vite, ou confondre maîtrise et contrôle. On n’en tirera pas de conseil professionnel ; la carte sert à voir si le projet manque d’élan, ou de quelqu’un pour le conduire. Pour une question de direction, le tirage en croix met en regard ce qui porte la situation et ce qui la freine.
En lecture oui ou non
Le Chariot fait partie des cartes que l’usage range sans hésiter parmi les « plutôt oui » : avancée et volonté. C’est un oui actif, qui suppose un mouvement ; la carte répond moins « cela se fera » que « cela avance si quelqu’un s’en charge ». Un repère, donc, pas une certitude : le tirage oui ou non explique comment lire trois cartes ensemble quand une seule ne suffit pas.
Cartes associées
- Avec L’Amoureux, arcane VI : la lame précédente montre un homme entre deux voies, Le Chariot un homme lancé sur une seule. Certains lecteurs lisent la paire comme le choix et sa mise en œuvre, sans dire que cela arrive.
- La Roue de Fortune, arcane X, met elle aussi le mouvement en image. Le char a un conducteur ; la roue a une manivelle, mais personne pour la tourner. Lues ensemble, les deux cartes séparent ce qui dépend de soi de ce qui dépend des circonstances.
- Avec Le Monde, arcane XXI, le cortège du Chariot trouve son aboutissement dans le dernier des arcanes majeurs numérotés, l’atout le plus fort du jeu. L’un avance vers un but, l’autre montre le but atteint.
Alignées pour un tirage en trois cartes, L’Amoureux au passé, Le Chariot au présent et La Roue de Fortune au futur évoquent un choix déjà fait et un projet que l’on conduit. La Roue, en dernière position, ne dit pas ce qui arrivera : elle se lit comme une piste à examiner, sous forme de question. Ici, elle demande ce qui, dans ce projet, dépend de soi et ce qui dépend des circonstances, et quelle souplesse garder dans la conduite. Cette troisième position ne décrit ni une issue ni une date.
La lame suivante, La Justice, oppose au mouvement l’évaluation : l’élan d’un côté, la mesure de l’autre.
Questions à se poser
- Vers quoi est-ce que j’avance, et l’ai-je vraiment choisi ?
- Dans ma façon d’avancer, qu’est-ce qui relève de la maîtrise, et qu’est-ce qui relève du contrôle ?
- Quelles forces dois-je mettre d’accord pour que la situation progresse ?
- Qui d’autre est dans le char avec moi, et a-t-il son mot à dire sur la route ?
- Ce projet avance-t-il parce que je le conduis, ou parce que je me laisse porter ?
Sources
- Claude Burdel, « Le Chariot », Tarot de Marseille, 1751, Minneapolis Institute of Art (P.96.30.8), domaine public : source de l’image de cette page
- Sherryl E. Smith, « Il Carro, Le Chariot, The Chariot », Tarot Heritage
- « Jean Noblet Tarot de Marseille », The World of Playing Cards
- Tarot de Marseille, modèle Conver daté de 1760, référence des descriptions (Wikimedia Commons)
- « Rider–Waite Tarot », Wikipedia (en anglais)
















