Ce que montre la carte

Le centre de la lame est occupé par une couronne de feuilles en forme d’ovale, que l’histoire de l’art appelle une mandorle 1. À l’intérieur se tient une figure presque nue, une écharpe passée en travers du corps 2. Sur la carte reproduite ici, elle tient une petite baguette dans chaque main ; l’objet de la seconde main varie selon les éditions, et il vaut mieux le regarder sur son propre jeu que se fier à une description. Aux quatre coins se tiennent l’ange, l’aigle, le lion et le taureau 3. Le titre « LE MONDE » occupe le cartouche du bas.

Les éléments de la carte, agrandis

  1. La couronne de feuillage, détail agrandi du MondeLa couronne de feuillage, détail agrandi du MondeLa couronne de feuillage, détail agrandi du Monde, en couleur
    1 · La couronne de feuillageUne mandorle de feuilles entoure la figure : la tradition y lit l’accomplissement, un cycle mené à terme.
  2. La figure au centre et sa baguette, détail agrandi du MondeLa figure au centre et sa baguette, détail agrandi du MondeLa figure au centre et sa baguette, détail agrandi du Monde, en couleur
    2 · La figure au centre et sa baguettePresque nue, une écharpe en travers du corps ; l’objet de l’autre main varie selon les éditions.
  3. Les quatre figures des coins, détail agrandi du Monde, cadré sur l’ange, en haut à gaucheLes quatre figures des coins, détail agrandi du Monde, cadré sur l’ange, en haut à gaucheLes quatre figures des coins, détail agrandi du Monde, cadré sur l’ange, en haut à gauche, en couleur
    3 · Les quatre figures des coinsL’ange, l’aigle, le lion et le taureau, symboles des évangélistes.Cadré sur l’ange, en haut à gauche

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Le numéro XXI, soit 21, est le plus élevé des 22 arcanes majeurs. Pendant les quelque trois siècles où le tarot a servi seulement à jouer, Le Monde battait tous les autres atouts. Les lecteurs ont gardé cette idée de sommet : c’est la dernière étape de la série numérotée, celle où le parcours des arcanes trouve sa forme complète.

L’image a une histoire plus ancienne que le modèle de Marseille. Sur les cartes peintes dites Visconti-Sforza, à Milan vers le milieu du XVe siècle, Le Monde montrait une cité ; on en retrouve un écho dans l’As de Coupes du Marseille, dont la coupe a la forme d’un édifice. Appelée The World dans le Rider-Waite-Smith, la carte y garde la composition du Marseille ; le dessin noue la couronne de rubans rouges et place une baguette dans chaque main.

Les quatre figures des angles : les évangélistes

Les quatre créatures des coins ne sont pas une invention du tarot. Elles apparaissent dans la vision du prophète Ézéchiel, dans l’Ancien Testament, et dès le IIe siècle, Irénée, évêque de Lyon, les rattache aux quatre évangélistes. Dans l’attribution qui s’est imposée ensuite, l’homme ailé, que la carte dessine en ange, est Matthieu ; le lion, Marc ; le taureau, Luc ; l’aigle, Jean.

Dès le haut Moyen Âge, l’art chrétien dispose ces quatre figures autour du Christ en gloire, assis dans une mandorle. C’est la mise en page du Monde : un centre entouré d’une forme ovale, et quatre témoins aux angles.

Ce que l’image dit d’abord, c’est un ordre : quatre points fixes autour d’un centre. Beaucoup de lecteurs y voient la totalité, un monde complet parce que rien n’y manque, et c’est de là que vient l’idée d’accomplissement attachée à la carte.

Les auteurs modernes vont plus loin et rapprochent les quatre figures des quatre couleurs du jeu, Deniers, Coupes, Épées et Bâtons, et, dans la correspondance la plus courante chez les occultistes, des quatre éléments. C’est une convention de lecture : les correspondances varient d’un auteur à l’autre, et rien dans l’histoire de la carte ne la fonde. Elle a un usage pratique, puisqu’elle fait du Monde la lame qui rassemble les quatre couleurs des arcanes mineurs. Quand il sort, certains lecteurs regardent quelle couleur domine parmi les cartes voisines.

Une figure qui change : du Christ en gloire à la figure féminine du type II

La parenté avec le Christ en gloire ne s’arrête pas à la mise en page. Sur les jeux anciens, celui de Jacques Viéville (Paris, vers 1650) comme ceux du type I, la figure centrale est peut-être masculine, et l’on peut y voir le Christ lui-même entouré des évangélistes. Le dessin ne permet pas toujours de trancher.

Sur le type II, celui du modèle Conver, l’ambiguïté disparaît : la figure est clairement féminine. L’écharpe, la baguette et la couronne de feuilles restent ; c’est la personne au centre qui a changé. Le plus ancien jeu daté de ce type est celui de Pierre Madenié, à Dijon, en 1709.

Le changement de figure a déplacé les lectures. Une figure christique rattache Le Monde à la fin des temps et au salut, dans le prolongement du Jugement qui le précède. Une figure féminine a nourri des lectures plus profanes : la plénitude, l’accord avec ce qui nous entoure, la joie d’être au monde. Les lectures courantes retiennent surtout la seconde ; la première éclaire pourtant le lien avec Le Jugement.

Ce double héritage reste utile au moment de lire. Le Monde peut désigner un aboutissement intérieur, presque spirituel, aussi bien qu’une réussite très concrète. La question posée et les cartes voisines indiquent laquelle des deux pèse le plus.

À l’endroit

Lu à l’endroit, Le Monde rassemble les idées d’accomplissement, de plénitude, de réussite et d’ouverture au monde. La couronne fermée suggère qu’une chose a pris sa forme complète ; la figure, au centre, n’est ni en route ni en attente.

Les lecteurs y voient un cycle mené à terme : un projet abouti, une étape de vie bouclée, un équilibre trouvé entre des parts de soi qui tiraient chacune de leur côté. La carte invite à reconnaître ce qui est accompli avant de passer à la suite, ce que l’on oublie souvent de faire.

Renversée

Beaucoup de lecteurs ne renversent ni Le Monde ni aucune autre lame du Marseille, un jeu dessiné d’abord pour jouer aux levées. Les sens à l’envers ne s’installent qu’avec le tarot d’Etteilla, à la fin des années 1780 (1788 ou 1789 selon les sources).

Tête en bas, la couronne garde sa forme mais change de rôle : elle protège encore, sans plus ouvrir sur rien, et ce qui était complet devient un cercle dont on ne sort pas. Les lecteurs qui pratiquent le renversement y voient un achèvement qui tarde, une satisfaction qui se fige, une fermeture ; certains, une réussite que l’on n’arrive pas à reconnaître comme telle.

Pour qui garde toutes les cartes droites, cette ombre passe par les lames voisines. À côté du Pendu ou de La Maison Dieu, Le Monde évoque plutôt un accomplissement suspendu, ou un cadre si parfait qu’il demande à être bousculé.

En amour

Pour une relation, les lecteurs retiennent du Monde l’image d’un lien épanoui et d’un engagement abouti, où chacun a trouvé sa place. L’image n’a pourtant qu’une figure au centre. Elle demande de regarder d’abord votre propre plénitude, ce que vous apportez de vous-même à la relation, plutôt que ce que vous en attendez pour vous sentir complet.

Son ombre, la satisfaction figée, mérite qu’on s’y arrête : une relation peut être accomplie et ne plus bouger. La carte questionne alors ce qui reste ouvert entre vous. Ce que l’autre personne pense ou décidera reste hors de son champ.

Au travail

Sur le plan professionnel, Le Monde évoque une réussite complète, une reconnaissance, parfois une ouverture vers l’étranger ou vers un horizon plus large. C’est la carte du dossier bouclé, du projet livré, du savoir-faire arrivé à maturité.

Elle invite à prendre la mesure de ce qui a été accompli et à le dire, plutôt qu’à enchaîner sans s’arrêter. Elle questionne aussi la suite, car un aboutissement oblige à choisir le cycle suivant. La carte ne remplace aucun avis sur un contrat, une mutation ou une décision financière.

En lecture oui ou non

L’usage varie peu pour cette carte : en lecture oui ou non, Le Monde compte parmi les « plutôt oui », au titre de l’accomplissement. Le oui qu’on y lit porte sur ce qui peut arriver à son terme. C’est une piste de réflexion : la carte ne fixe pas l’issue et ne dispense pas de regarder ce qui reste à faire.

Cartes associées

Le Monde et Le Jugement

Sur les jeux anciens, où la figure du Monde est peut-être le Christ en gloire, les deux dernières lames numérotées prolongent un même récit : après la résurrection des morts de la lame du Jugement, arcane XX, le Christ apparaît entouré des symboles des quatre évangélistes. La lecture actuelle a gardé l’enchaînement sans sa théologie. Dans l’ordre des numéros, la paire décrit une réponse donnée à un appel, puis la forme qu’elle prend. Dans l’ordre inverse, l’accent se déplace : ce qui vient de s’achever réveille déjà autre chose.

Le Monde et La Roue de Fortune

Deux lames bâties autour d’une forme close : une roue d’un côté, une couronne ovale de l’autre. La Roue de Fortune, arcane X, montre une roue dont personne ne tient la manivelle, avec des créatures qui montent et descendent ; Le Monde enferme sa figure dans une couronne immobile. La première décrit un cycle que l’on traverse, la seconde un cycle accompli. Le Rider-Waite-Smith souligne le lien en plaçant aussi les quatre créatures aux angles de sa Roue ; le Marseille les réserve au Monde. Côte à côte, les deux cartes invitent à distinguer ce qui change autour de vous de ce que vous avez mené à bien.

Le Monde et Le Mat, dans un tirage en trois cartes

Le Mat n’a pas de numéro. Au jeu, il tenait le rôle de l’Excuse ; les auteurs ésotériques le placent tantôt en tête, au zéro (Waite), tantôt à la fin, au rang XXII (Falconnier). Placé après Le Monde, il referme la boucle : l’accomplissement ouvre sur un nouveau départ, et le voyageur reprend la route.

Un tirage en trois cartes ne se lit pas forcément en passé, présent, futur. Avec les positions « Ce que je veux », « Ce qui me retient » et « Ce qui peut m’aider », sur la question « J’ai envie de tout recommencer ailleurs : qu’est-ce qui se joue ? », imaginons Le Mat, La Lune, puis Le Monde. Le Mat dit l’envie de partir sans plan. La Lune, en frein, met en avant le flou et l’inquiétude : on ne sait pas encore ce que l’on quitte ni ce que l’on cherche. Le Monde, en dernière position, invite à s’appuyer sur ce qui a déjà été mené à terme. Le tirage boucle ainsi la dernière lame numérotée sur la carte sans numéro, et aide à distinguer un départ qui s’appuie sur une étape accomplie d’une fuite.

Questions à se poser

  • Quelle étape ai-je menée à son terme sans encore le reconnaître ?
  • Qu’ai-je besoin de nommer, ou de fêter, avant de passer à autre chose ?
  • Est-ce que je me sens à ma place au centre de ce que j’ai construit, ou à l’étroit dans cette couronne ?
  • Qu’est-ce qui s’ouvre, maintenant que ce cycle est fini ?
  • Comment me sentir entier sans attendre qu’un autre me complète ?

Sources