Ce que montre la carte

L’ange occupe toute la moitié haute de la lame. Il surgit d’un amas de nuages 3 et souffle dans une longue trompette 1, à laquelle pend une bannière marquée d’une croix 2. Le numéro XX, qui en fait l’avant-dernier atout numéroté des 22 arcanes majeurs, est inscrit en haut de la carte, le titre dans le cartouche du bas : « LE JUGEMENT » sur le modèle Conver, « LE IVGEMENT » sur la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751.

Sous l’ange, trois personnages nus. Celui du centre, vu de dos, le crâne tonsuré, sort de la tombe 5 par l’ouverture de son rebord. De part et d’autre, un homme et une femme l’encadrent, les mains jointes 4, dressés derrière le rebord de la même longue tombe ; sur le modèle Conver, celui du centre est le seul à sortir d’une tombe ouverte.

Les éléments de la carte, agrandis

  1. L’ange et sa trompette, détail agrandi du JugementL’ange et sa trompette, détail agrandi du JugementL’ange et sa trompette, détail agrandi du Jugement, en couleur
    1 · L’ange et sa trompetteIl sort des nuées et sonne : la tradition y lit un appel, une prise de conscience.
  2. La bannière, détail agrandi du JugementLa bannière, détail agrandi du JugementLa bannière, détail agrandi du Jugement, en couleur
    2 · La bannièreUne bannière à croix pend à la trompette : on y lit le signal d’une nouvelle étape.
  3. Les nuages, détail agrandi du JugementLes nuages, détail agrandi du JugementLes nuages, détail agrandi du Jugement, en couleur
    3 · Les nuagesLes nuées d’où sort l’ange : l’image reprend celle du Jugement dernier.
  4. Les trois personnages, détail agrandi du JugementLes trois personnages, détail agrandi du JugementLes trois personnages, détail agrandi du Jugement, en couleur
    4 · Les trois personnagesAu centre, une figure de dos sort de la tombe ; la lecture « homme, femme, enfant » vient des occultistes.
  5. La tombe ouverte, détail agrandi du JugementLa tombe ouverte, détail agrandi du JugementLa tombe ouverte, détail agrandi du Jugement, en couleur
    5 · La tombe ouverteCe qui était fermé s’ouvre : on y lit un renouveau, un retour.

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Le dessin a très peu bougé d’un siècle à l’autre. Les cartes que Jean-Pierre Payen imprime à Avignon en 1743, à partir de matrices qui semblent être celles du tarot de Philippe Vachier (Marseille, 1639), montrent déjà cette scène, et le modèle Conver daté de 1760 la reprend presque à l’identique.

Le Rider-Waite-Smith, où la carte s’appelle Judgement et garde le numéro XX, agrandit la scène : plusieurs familles se lèvent de cercueils qui flottent sur l’eau, devant des montagnes enneigées. L’ange et sa trompette demeurent. Le petit groupe de trois se multiplie, et cette différence oriente déjà la lecture.

Une image du Jugement dernier

Pour un joueur du XVIIe siècle, la scène se lisait sans hésiter. Dans la tradition chrétienne, le Jugement dernier a lieu à la fin des temps : la trompette sonne, les morts se lèvent de leurs tombeaux et comparaissent. Peintres et sculpteurs l’ont représenté sur les portails et les retables des églises. Le tarot en garde l’essentiel avec très peu de moyens : un ange, une trompette, trois corps et une tombe.

Deux détails viennent directement de cette iconographie. La trompette d’abord, qui réveille les morts et que la carte place en son centre. La bannière à croix ensuite, que l’art chrétien associe à la Résurrection. On remarque aussi ce qui manque. La lame ne montre ni balance, ni livre des actions de chacun, ni séparation entre élus et damnés : elle ne garde du Jugement dernier que le moment du réveil.

Les lecteurs ont suivi ce choix de l’image. Le « jugement » de la carte est moins une sentence qu’un appel : quelque chose, ou quelqu’un, sonne, et une part de soi qui dormait se relève. C’est pourquoi la tradition de lecture l’associe au renouveau, à la prise de conscience, à une nouvelle étape, et non à une condamnation.

La tombe ouverte est un symbole. La carte ne parle ni de la santé ni du sort de quiconque, et ne se lit pas comme un message des défunts.

Jugement ou Justice : ne pas confondre les deux lames

La confusion est fréquente, et elle tient au français. Dans la langue courante, un jugement est la décision d’un tribunal, et la justice est l’institution qui le rend. Les deux mots voisinent dans la langue ; sur les cartes, presque tout les sépare.

La Justice, arcane VIII, représente une femme couronnée, assise et vue de face, qui tient d’une main une épée dressée, de l’autre une balance. Elle pèse et tranche : la tradition y lit l’équilibre, la décision juste, l’évaluation lucide. Le Jugement montre un appel venu d’en haut et des personnages qui se lèvent. La première évalue selon une règle, le second réveille.

Le Jugement et La Justice, deux lames à ne pas confondre
RepèreLe JugementLa Justice
Numéro au Tarot de MarseilleXXVIII
Nom et numéro au Rider-Waite-SmithJudgement, XXJustice, XI
Ce qui est dessinéUn ange à la trompette, trois personnages nus, une tombe ouverteUne femme couronnée et assise, une épée et une balance
Idée de lectureAppel, réveil, nouvelle étapeÉquilibre, évaluation, décision
Lecture oui ou nonPlutôt ouiÀ nuancer

Le décalage des numéros ajoute au trouble. Dans le Rider-Waite-Smith, la Justice porte le XI : l’ordre anglais de la Golden Dawn l’a échangée avec la Force à la fin des années 1880, pour des raisons astrologiques. Le Jugement garde le XX dans les deux traditions.

Aucune des deux cartes ne renseigne sur l’issue d’une procédure. Si votre question porte sur un litige, une séparation ou un procès, c’est à un avocat ou à un conseil juridique qu’il faut la poser.

« Homme, femme, enfant » : une lecture des occultistes

Beaucoup de livres décrivent le bas de la carte comme une famille : un père, une mère et leur enfant qui renaît. Cette lecture ne vient pas des cartiers. Elle apparaît chez les occultistes français du XIXe siècle. Éliphas Lévi, puis Papus, décrivent un homme, une femme et un enfant sortant de leurs tombes, image de l’humanité entière, et Oswald Wirth dessine la scène de cette façon dans son propre tarot.

Le dessin du Conver résiste pourtant à cette lecture. Rien n’y désigne un enfant : le personnage central, vu de dos, porte la tonsure, marque des clercs. Il est le seul à sortir de terre, et rien n’indique un lien de parenté avec les deux figures qui l’entourent.

Les deux façons de voir mènent à des interprétations différentes. Wirth pousse la lecture familiale le plus loin : chez lui, le père et la mère font face à leur fils. Ainsi comprise, la carte se tourne vers les liens du sang, les retrouvailles, ce que l’on hérite des siens. Le Rider-Waite-Smith l’a menée jusqu’au bout avec ses familles debout dans leurs cercueils. La lecture de l’image seule parle plutôt d’une personne qui se relève sous le regard de deux témoins : un réveil intérieur, reconnu par d’autres.

Les deux traditions se pratiquent. Quand la carte sort, demandez-vous laquelle éclaire votre question : un appel qui concerne votre famille, ou un appel qui ne concerne que vous et que d’autres voient se produire.

À l’endroit

Dans son sens droit, la carte parle d’appel, de renouveau, de prise de conscience. Elle désigne le moment où une chose longtemps enfouie remonte et demande une réponse : une envie mise de côté, une question que l’on ne peut plus repousser, une relation ou un projet qui reprend vie.

La carte insiste sur l’écoute plus que sur l’action. L’ange sonne et les personnages se lèvent, mais rien n’est encore fait : on lit Le Jugement comme le début d’une étape, pas comme son aboutissement. L’appel est entendu ; la réponse reste à donner.

Renversée

Beaucoup de lecteurs, au Tarot de Marseille, ne renversent jamais une lame : sortie tête en bas, elle est remise droite avant d’être lue. Lire les cartes à l’envers remonte à Etteilla, dont le tarot divinatoire, gravé en 1788 ou 1789, prévoyait deux sens pour chaque lame.

Lue renversée, la carte garde sa trompette, mais la réponse se dérègle. Tantôt l’appel reste sans suite, par peur du regard des autres ou par culpabilité ; tantôt l’on se précipite, pour ne pas avoir à y penser. Certains lecteurs y voient aussi la tentation de rouvrir une histoire close parce qu’on l’idéalise.

Qui ne renverse jamais trouve cette ombre dans le voisinage de la carte : entre Le Pendu et La Lune, l’appel paraît brouillé et l’on n’ose pas encore le suivre ; à côté du Chariot, il devient un élan qui passe à l’acte.

En amour

Côté sentiments, la tradition rattache Le Jugement au retour, au renouveau d’une relation, à une déclaration : quelque chose est dit, ou revient au jour. L’image montre deux personnes debout auprès d’une troisième qui se relève. On peut y lire un lien qui se ranime, ou une personne qui se redresse dans une relation où elle s’était effacée.

La carte invite à regarder ce qui vous appelle, vous : une parole que vous n’avez pas dite, une manière d’aimer que vous voulez changer, une page à rouvrir ou à refermer en connaissance de cause. Elle ne dit pas si quelqu’un reviendra, ni ce qu’une autre personne ressent. Tirée en pensant à une ancienne relation, elle pose moins la question du retour de l’autre que celle de ce que ce souvenir réveille en vous.

Au travail

Au travail, on lit Le Jugement comme une carte de vocation : une nouvelle proposition, une reconversion, une reconnaissance qui tardait. Pour beaucoup de lecteurs, elle parle d’une activité qui appelle : une compétence longtemps laissée de côté, un domaine vers lequel on revient, une envie de changer de voie qui se précise.

L’image place le lecteur au moment où l’appel se fait entendre, avant toute décision. Elle invite à distinguer ce qui vous attire de ce qui vous permettrait seulement de fuir une situation pénible. Son ombre, la précipitation, rappelle qu’un appel n’oblige pas à tout quitter d’un coup. Une reconversion engage des choix concrets, formation, revenus, contrat, qui se discutent avec un conseiller ou un professionnel, pas avec une carte.

En lecture oui ou non

Pour une question fermée, Le Jugement penche vers le « plutôt oui » dans l’usage le plus répandu. La nuance est réelle : une partie des auteurs le lisent comme un « peut-être », parce que la carte montre un appel plutôt qu’un résultat. On peut l’entendre comme un oui qui dépend de la réponse que l’on donne à ce qui se présente. Ce oui conditionnel sert de piste de réflexion ; il ne tient lieu ni de certitude ni de décision.

Cartes associées

Le Jugement et Le Soleil

Le Soleil, arcane XVIIII, précède le Jugement. Ses deux enfants se tiennent ensemble devant un muret, dans un espace clos ; sur la lame suivante, une tombe s’ouvre et une seule figure en sort, sous le regard des deux autres. On lit souvent la paire comme le passage d’un bonheur partagé à un appel plus personnel : la complicité du Soleil accompagne, mais ne répond pas à la place de celui qui se lève.

Le Jugement et Le Monde

Le Monde, arcane XXI, clôt la série des atouts numérotés. Un ange y reparaît, dans un angle, parmi les quatre figures qui entourent la couronne de feuillage. Après l’appel vient l’accomplissement : là où le Jugement montre une figure qui se relève, Le Monde montre une figure installée au centre. Associées, les deux cartes décrivent un cycle qui s’achève parce que l’on a répondu à ce qu’il demandait.

Le Jugement et L’Arcane sans nom, dans un tirage en trois cartes

L’Arcane sans nom, XIII, montre un squelette qui fauche ; Le Jugement, des corps qui se relèvent. Les deux lames parlent d’une fin et de ce qui suit, l’une du côté de ce qui tombe, l’autre du côté de ce qui renaît. La tradition ne lit ni l’une ni l’autre comme une annonce de mort.

Prenons la question « Où en suis-je avec mon envie de changer de métier ? », posée en tirage en trois cartes sur trois questions plutôt que sur trois temps : qu’est-ce qui s’achève, qu’est-ce qui m’appelle, qu’est-ce qui reste à examiner ? Sortent L’Arcane sans nom, Le Jugement et La Papesse. La première montre une étape close : un poste quitté, une façon de travailler abandonnée. La deuxième fait entendre l’appel. La Papesse, en dernière position, invite à examiner la part d’étude et de préparation que demande cette envie, plutôt qu’un saut immédiat. Cette troisième position ne décrit ni une issue ni une date.

Questions à se poser

  • Quel appel est-ce que j’entends en ce moment, même faiblement ?
  • Qu’est-ce qui, en moi, demande à se relever après une longue période de sommeil ?
  • Est-ce que je réponds à cet appel, ou est-ce que je fuis autre chose ?
  • Quel regard, celui des autres ou le mien, me retient d’y répondre ?
  • Que suis-je prêt à laisser derrière moi en me relevant ?

Sources