Ce que montre la carte

Dix-neuvième des 22 arcanes majeurs, la lame porte le numéro XVIIII, soit 19, selon la numérotation additive des cartiers, là où l’on attendrait XIX. Le titre « LE SOLEIL » occupe le cartouche du bas. Tout le haut de la lame appartient à l’astre : un disque à visage humain, entouré de rayons 1, d’où se détachent des gouttes de couleur 2.

La moitié basse est occupée par la scène humaine. Deux enfants presque nus se tiennent debout sur le sol 3. Derrière eux, un muret barre toute la largeur de la carte 4. Il n’y a ni paysage ni chemin : le ciel est entièrement pris par le soleil, et la terre se réduit à ce petit espace où les deux figures se touchent.

Les éléments de la carte, agrandis

  1. Le soleil, détail agrandi du SoleilLe soleil, détail agrandi du SoleilLe soleil, détail agrandi du Soleil, en couleur
    1 · Le soleilUn soleil à visage, rayons droits et ondulés : la tradition y lit la clarté et la réussite.
  2. Les gouttes, détail agrandi du SoleilLes gouttes, détail agrandi du SoleilLes gouttes, détail agrandi du Soleil, en couleur
    2 · Les gouttesElles tombent du soleil vers les enfants ; on y lit ce qui est donné sans être demandé.
  3. Les deux enfants, détail agrandi du SoleilLes deux enfants, détail agrandi du SoleilLes deux enfants, détail agrandi du Soleil, en couleur
    3 · Les deux enfantsPresque nus devant le muret, l’un touche l’autre : on y lit la complicité, la fraternité.
  4. Le muret, détail agrandi du SoleilLe muret, détail agrandi du SoleilLe muret, détail agrandi du Soleil, en couleur
    4 · Le muretIl ferme l’arrière-plan ; certains lecteurs y voient un cadre qui protège, d’autres une limite.

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Cette description vaut pour le modèle Conver daté de 1760, devenu la référence des jeux du type II, comme pour la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751. Chez Jean Noblet, cartier parisien dont la BnF date le jeu vers 1650-1659, les deux enfants sont déjà là, avec un détail qui compte pour la lecture : le dessin est si ambigu qu’on hésite entre deux garçons et un garçon avec une fille.

Deux enfants ou un cavalier : deux soleils différents

Si vous cherchez la signification du Soleil en ligne, une bonne partie des pages décrivent un enfant sur un cheval blanc. C’est l’image du Rider-Waite-Smith, paru à Londres en décembre 1909, où la carte s’appelle The Sun et porte le numéro XIX : un seul enfant, monté, brandit une bannière rouge devant des tournesols. Sur un jeu de Marseille, vous ne trouverez pas ce cavalier. La lame montre deux enfants à pied, et c’est cette paire qu’il faut lire.

Le cavalier n’est pourtant pas une idée du XXe siècle. Le tarot de Jacques Viéville, fabriqué à Paris vers 1650, suit un modèle distinct de celui de Marseille, l’ancêtre du tarot dit de Rouen-Bruxelles, et il place déjà un cavalier sous le soleil. Deux traditions d’image coexistaient donc au XVIIe siècle. Le modèle de Marseille a gardé les enfants, du Noblet jusqu’au Conver.

La différence pèse sur l’interprétation. Un enfant seul, lancé en avant, met l’accent sur l’élan individuel, la joie qui déborde, le plaisir d’être vu. Deux enfants côte à côte déplacent l’attention vers le lien : la tradition de Marseille insiste sur la fraternité, l’amitié, ce que l’on partage. Les mots-clés se ressemblent d’un jeu à l’autre ; les images, non. L’une montre quelqu’un qui rayonne, l’autre deux personnes qui se tiennent.

Qui sont ces deux enfants ? Le dessin ne le dit pas. Certains lecteurs y voient des jumeaux, d’autres un couple naissant, d’autres encore deux faces d’une même personne : ce sont des lectures, pas des faits. Gardez la question ouverte quand la carte sort. Selon la situation, ces deux figures peuvent évoquer un ami, un frère ou une sœur, un collègue, ou une part de vous-même que vous retrouvez.

Le muret : protection ou limite

Le muret est l’élément que les lectures rapides oublient. Il ferme l’arrière-plan et donne à la scène l’allure d’un enclos, d’un jardin ou d’une cour, sous un ciel qui ne laisse rien dans l’ombre.

Les lecteurs se partagent sur ce qu’il signifie. Pour les uns, c’est un abri : la joie peut s’y épanouir parce que le dehors est tenu à distance. La carte parle alors de sécurité affective, d’un cercle de confiance, d’un moment où l’on peut baisser la garde. Pour les autres, c’est une limite : ce bonheur tient parce qu’il ne regarde pas plus loin que le mur. La carte met alors en garde contre l’insouciance, ou contre un petit monde qui se suffit à lui-même.

Les deux lectures se défendent, et c’est souvent le reste du tirage qui tranche. À côté de cartes de mouvement, comme Le Chariot ou Le Mat, le muret devient le cadre que l’on s’apprête à quitter. Entouré de lames d’attente ou de repli, il rappelle qu’un abri peut finir par enfermer. Une question simple aide à choisir : dans votre situation, ce mur protège-t-il quelque chose qui a besoin de l’être, ou vous évite-t-il de regarder ce qui se trouve derrière ?

À l’endroit

À l’endroit, Le Soleil est associé à la réussite, à la clarté, à la joie, à la chaleur d’un lien. Il met en avant ce qui se voit et se partage : une situation qui s’éclaircit, une entente simple, un travail dont les résultats deviennent visibles. Beaucoup de lecteurs le tiennent pour l’arcane le plus favorable du jeu.

La nuance tient à l’image. La lumière vient d’en haut et tombe sur deux personnes à la fois : la réussite qu’on y lit est partagée, rarement solitaire. La carte invite à regarder avec qui la chose se fait, et ce qui rend cette clarté possible, plutôt qu’à attendre qu’elle tombe du ciel.

Renversée

Renverser les cartes n’est pas la règle au Tarot de Marseille, et beaucoup de lecteurs ne le font jamais. Donner un second sens aux lames sorties à l’envers est une idée d’Etteilla, qui l’applique à tout son tarot de 1788 ou 1789, le premier dessiné pour la divination.

Chez ceux qui pratiquent le renversement, Le Soleil à l’envers fait passer au premier plan son côté ombre : l’orgueil, le besoin d’être admiré, une insouciance qui néglige les détails. Il ne devient pas pour autant une carte sombre. On le lit plutôt comme une lumière voilée ou excessive : une joie un peu forcée, une réussite que l’on montre plus qu’on ne la partage, une confiance qui oublie de vérifier.

Sans renverser, on obtient une nuance proche en regardant les voisines. Encadré par La Maison Dieu et Le Diable, Le Soleil n’a pas le même poids qu’à côté de L’Étoile : la clarté qu’il apporte peut alors être celle qui révèle une difficulté, plutôt que celle qui la dissipe.

En amour

Dans une question sentimentale, on rattache Le Soleil à la complicité, au bonheur partagé, à une relation transparente où l’on n’a pas à cacher ce que l’on ressent. L’image y aide : deux personnes au même niveau, aucune ne domine l’autre, et la même lumière les éclaire.

La carte invite à repérer ce qui, dans votre façon d’être en lien, relève de cette simplicité : parler franchement, rire ensemble, se montrer sans rôle à tenir. Elle questionne aussi le muret. Un couple ou une amitié peut être un abri, et devenir un monde trop fermé si plus rien n’y entre.

Le Soleil ne dit rien des sentiments d’une autre personne, ni de ce qu’elle décidera. Il éclaire votre part du lien, pas la sienne.

Au travail

Dans le domaine professionnel, la carte décrit souvent une période où les efforts deviennent visibles : un projet qui aboutit, une bonne entente dans une équipe, des résultats que d’autres remarquent. Elle met en avant la coopération, ce que l’on réussit à deux ou à plusieurs, et la clarté des échanges.

Son ombre rejoint celle de l’orgueil : vouloir briller seul, se reposer sur un succès acquis, ne plus voir ce qui se passe derrière le mur. Si la carte sort au moment d’un choix professionnel, elle invite à se demander qui partage la réussite et ce qui la rend solide. Elle ne remplace ni l’avis d’une personne compétente ni l’examen concret d’un contrat ou d’un budget.

En lecture oui ou non

Pour la plupart des auteurs, Le Soleil est le oui le plus net du jeu, et l’usage le plus répandu le range parmi les « plutôt oui », au nom de la clarté et de la réussite partagée. Cela reste un repère de lecture, pas l’assurance d’un résultat. Même favorable, la carte ne rattrape pas une question mal posée : pour formuler une question fermée et situer Le Soleil parmi les autres arcanes, voyez la méthode du tirage oui ou non.

Cartes associées

Le Soleil et La Lune

Les deux lames se suivent, XVIII puis XVIIII, et se répondent trait pour trait. Sur la carte de La Lune, deux chiens aboient sous un astre de profil ; ici, deux enfants se touchent. Sur La Lune, les gouttes montent vers l’astre ; sur Le Soleil, elles en descendent. Côte à côte dans un tirage, on les lit souvent comme un passage : du doute à la clarté, de l’inquiétude à la confiance, ou l’inverse quand La Lune vient après.

Le Soleil et Le Jugement

Le Jugement, arcane XX, vient juste après. La lumière d’en haut y devient un son : un ange souffle dans sa trompette, et des personnages nus se lèvent. Le rapprochement est d’abord visuel, puisque dans les deux cas ce qui vient d’en haut atteint des corps dénudés. Il est aussi symbolique : après la clarté vient la réponse. Associées, les deux cartes invitent à agir sur ce que l’on voit désormais nettement, comme l’explique la page du Jugement.

Le Soleil et L’Amoureux, dans un tirage en trois cartes

L’Amoureux, arcane VI, a lui aussi un soleil en haut de la carte : un Cupidon y vise de sa flèche un jeune homme placé entre deux femmes. L’Amoureux montre un choix, une hésitation entre deux voies ; Le Soleil montre deux figures qui n’ont plus à choisir et se tiennent.

Prenons un tirage « Situation, Obstacle, Conseil » sur un projet mené avec une amie : L’Amoureux en situation, Le Soleil en obstacle, La Justice en conseil. On peut y lire une hésitation entre plusieurs façons de faire ; puis un obstacle qui tient à l’enthousiasme lui-même, à l’envie que tout reste simple et lumineux, au point d’éviter les sujets qui fâchent ; enfin l’invitation à clarifier les rôles et à peser ce que chacune apporte. Placé en obstacle, l’arcane le plus favorable du jeu ne change pas de nature. Il rappelle que la complicité ne dispense pas de mettre les choses à plat.

Questions à se poser

  • Avec qui cette joie, ou cette réussite, se partage-t-elle ?
  • Qu’est-ce qui est devenu clair pour moi, que je refusais de voir il y a peu ?
  • Dans ma situation, le muret me protège-t-il, ou m’empêche-t-il de regarder plus loin ?
  • Ai-je besoin d’être admiré pour me sentir sûr de moi ?
  • Que puis-je faire, concrètement, pour entretenir cette clarté ?

Sources