Ce que montre la carte
Tout, dans la lame V (soit 5), repose sur une différence d’échelle. En haut, le Pape domine la carte : barbu, la triple tiare sur la tête, il tient d’une main la croix à triple traverse 1 et lève l’autre pour bénir 2. Derrière lui, deux colonnes encadrent la scène 4. En bas, deux personnages beaucoup plus petits, au crâne tonsuré, lui font face et nous tournent le dos 3.
Les éléments de la carte, agrandis



1 · La croix à trois traversesAttribut du pape : la tradition y lit la transmission d’un enseignement et de valeurs partagées. 


2 · La main qui bénitGantée et marquée d’une croix, elle se lève devant sa poitrine : on y lit le conseil, la médiation, la parole donnée. 


3 · Les deux disciplesTonsurés et vus de dos, ils reçoivent l’enseignement : la transmission d’une personne à l’autre. 


4 · Les deux colonnesDe part et d’autre de la tiare, elles encadrent le pape et marquent le lieu de l’institution.
Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.
Ce point de vue compte. Le spectateur ne voit pas les disciples de face : il se tient derrière eux, du même côté qu’eux, devant le Pape. On peut y lire la place de celui qui consulte la carte, celle de quelqu’un qui écoute ou qui demande.
Le Rider-Waite-Smith, publié en 1909, appelle la carte The Hierophant, Le Hiérophante dans les éditions françaises. Il garde la structure, une figure religieuse au-dessus de deux officiants, mais ajoute les clés de saint Pierre croisées et habille les deux prêtres de robes ornées de roses et de lys.
Les deux disciples : une carte de transmission
Sans les deux petits personnages, la carte montrerait une autorité seule, comme L’Empereur adossé à son trône. Leur présence déplace le sens : le Pape ne se contente pas de régner, il s’adresse à quelqu’un. Sa main levée bénit, et une bénédiction suppose quelqu’un pour la recevoir. C’est pourquoi la tradition lit la lame V comme une carte du lien entre un savoir et ceux qui l’apprennent, plus que comme une carte de pouvoir.
La tonsure désigne des religieux. On lit donc les deux petits personnages comme des élèves plutôt que comme des passants : membres d’une même communauté, déjà engagés dans ce qu’on leur enseigne. D’où les mots-clés que l’usage attache à la carte : enseignement, conseil, confiance, médiation. Le Pape se tient entre deux mondes, la croix dressée d’un côté, les disciples de l’autre, et fait passer quelque chose de l’un à l’autre.
Les lectures divergent sur leur nombre. Certains lecteurs voient dans les deux disciples deux manières de recevoir une même parole ; d’autres n’y lisent qu’une convention de composition, la symétrie qui répond aux deux colonnes. Dans un tirage, la question devient concrète : dans cette situation, êtes-vous celui qui transmet, ou celui qui apprend ?
Pape, Jupiter, Hiérophante : les noms de la carte
La lame V a porté au moins quatre noms. « LE PAPE » est celui du Tarot de Marseille, que le modèle Conver daté de 1760 imprime dans son cartouche. En 1781, Antoine Court de Gébelin, persuadé que le tarot était un livre égyptien, rebaptise la carte « Grand-Prêtre », et La Papesse « Grande-Prêtresse », dans le huitième volume du Monde primitif. Rien ne soutient cette thèse : les premiers tarots apparaissent en Italie du Nord, dans les années 1440. Le nom, lui, a survécu, et c’est du Grand-Prêtre que vient The Hierophant du Rider-Waite-Smith.
D’autres jeux ont préféré une solution profane. Certains tarots dérivés du Marseille, comme ceux dits de Besançon, remplacent Le Pape et La Papesse par Jupiter et Junon. Chez Grimaud, avant que Paul Marteau n’y lance en 1930 l’« Ancien Tarot de Marseille », le catalogue proposait un tarot dit « italien », presque identique au Marseille, à ces deux cartes près.
| Nom | Où on le trouve | Ce que le nom met en avant |
|---|---|---|
| Le Pape | Tarot de Marseille (modèle Conver daté de 1760) | le chef d’une institution religieuse |
| Grand-Prêtre | Court de Gébelin, Le Monde primitif, 1781 | un clergé imaginé égyptien |
| Jupiter | tarots dérivés (Besançon), tarot « italien » de Grimaud | le premier des dieux romains, sans référence chrétienne |
| The Hierophant (Le Hiérophante) | Rider-Waite-Smith, 1909 | en grec, « celui qui montre les choses sacrées » |
D’un nom à l’autre, la figure garde sa fonction : une autorité qui enseigne, placée au-dessus de ceux qui l’écoutent.
À l’endroit
Le Pape tiré à l’endroit met l’accent sur ce qui s’apprend de quelqu’un : un métier, une façon de faire reçue d’un aîné, un conseil qui aide à trancher. Il invite à chercher un avis extérieur, ou à reconnaître que l’on peut soi-même en donner un. La médiation appartient au même registre : quelqu’un se tient entre deux parties et les aide à s’entendre.
La carte parle enfin de valeurs partagées. Elle rappelle qu’une décision prise dans un cadre de références communes, familial ou spirituel, n’a pas le même poids qu’une décision prise seul dans son coin.
Renversée
Avant de lire Le Pape à l’envers, rappelons que la question ne se pose pas pour tout le monde : nombre de lecteurs du Marseille laissent toutes les cartes à l’endroit. Les sens inversés n’apparaissent qu’avec Etteilla, qui fait graver son propre tarot en 1788 ou 1789 et y prévoit pour chaque lame deux significations, selon qu’elle sort droite ou inversée. Ceux qui suivent cet usage lisent la lame V renversée de plusieurs façons.
Le conseil qui se fige
Le versant d’ombre de la carte tient en trois mots : dogmatisme, conformisme, paternalisme. La règle n’est plus expliquée, elle est imposée ; le conseil devient une leçon que l’on reçoit sans pouvoir répondre. On peut se trouver du côté de celui qui impose comme de celui qui subit.
La transmission interrompue
Autre lecture : le lien entre maître et élève ne fonctionne plus. Un avis manque, un mentor s’est éloigné, ou l’on refuse d’écouter toute parole extérieure. Question utile, alors : de qui accepte-t-on encore d’apprendre ?
Des valeurs reçues à réexaminer
Renversé, Le Pape peut enfin signaler l’écart entre les valeurs héritées et celles que l’on reconnaît comme siennes. Il ne s’agit pas de rejeter la tradition par principe. La carte invite à trier : garder ce qui a du sens, laisser ce qui ne tient que par habitude.
Sans renverser les cartes
Ceux qui ne renversent pas lisent ces nuances dans le voisinage. Suivi du Diable, Le Pape peut évoquer une influence qui pèse trop ; à côté du Mat, une règle que l’on a envie de quitter.
En amour
Engagement, union reconnue, valeurs partagées : c’est ce que la tradition retient du Pape dans les questions de couple. On rapproche volontiers la carte d’un lien qui s’officialise, ou qui se dit devant les autres.
Engagement et valeurs : la question vers soi
La carte ramène la question vers soi. Que signifie l’engagement pour vous : une promesse, ou un projet commun ? Quelles valeurs ne négocieriez-vous pas ? Et quelle place laissez-vous aux avis de la famille et aux conventions de votre milieu ? Le Pape met en avant ce qui relie deux personnes au-delà de l’attirance : un langage commun, des repères partagés.
Renversé ou mal entouré
Renversé, ou entouré de lames difficiles, Le Pape attire l’attention sur une relation qui se conforme à ce qui est attendu plus qu’à ce qui est souhaité, sur des valeurs qui ne coïncident pas, ou sur un conseil extérieur qui prend trop de place dans le couple. Là encore, la lecture porte sur ce que vous vivez et ce que vous décidez.
Les limites de la lecture
Le Pape ne dit pas si une autre personne s’engagera, ni quand. Il ne renseigne ni sur ses sentiments ni sur ses intentions. Il aide à clarifier ce que vous attendez d’un engagement, ce qui est déjà beaucoup pour préparer une conversation.
Au travail
Le Pape se rattache, pour les questions professionnelles, au mentorat, à l’institution, aux rôles de conseil ou d’enseignement : tout ce qui passe d’une personne à une autre. Il souligne ce que vaut un apprentissage auprès de quelqu’un d’expérimenté, ou sa propre expérience quand vient le moment de la transmettre.
Ses obstacles sont ceux d’une organisation trop attachée à ses usages : procédures que personne ne questionne, culture du « on a toujours fait comme ça ». Pour une décision de carrière, l’avis d’un professionnel reste la référence ; la carte sert plutôt à repérer si l’on manque d’un guide, ou si l’on suit un modèle qui ne convient plus.
En lecture oui ou non
L’usage dominant classe Le Pape en « plutôt oui », mais une partie des auteurs s’en tient à un « peut-être ». La nuance tient à la nature de la carte : son oui passe volontiers par un tiers, un avis ou une validation. On peut l’entendre comme « oui, en vous appuyant sur un conseil », moins comme un oui immédiat. Pourquoi chaque arcane penche d’un côté ou de l’autre : le tableau du tirage oui ou non le résume pour les vingt-deux lames.
Cartes associées
Parmi les arcanes majeurs, les lames II et V forment une paire. La Papesse garde le savoir dans un livre, seule ; Le Pape le transmet de vive voix à ceux qui l’écoutent. Ensemble, elles opposent l’étude silencieuse et l’enseignement, ce que l’on comprend et ce que l’on sait faire comprendre.
Juste avant lui, L’Empereur, lame IIII, gouverne les choses concrètes ; Le Pape s’adresse aux consciences. Lus côte à côte, ils distinguent obéir et adhérer, la règle imposée et la règle comprise.
La lame suivante, L’Amoureux, montre à nouveau une figure entourée de deux personnages, mais le rapport s’inverse : ce n’est plus l’autorité qui parle, c’est un jeune homme qui doit choisir. D’un côté le conseil, de l’autre la décision.
Exemple : une personne s’interroge sur une formation et dispose trois cartes pour le passé, le présent et le futur, selon la méthode du tirage en trois cartes. La Papesse ouvre la ligne, Le Pape occupe le centre, Le Chariot la ferme. Au passé, La Papesse évoque une période d’étude solitaire ; au présent, Le Pape met en avant un cadre ou un enseignant qui structure ce savoir. La dernière carte ne raconte pas la suite : on la lit comme une question à se poser à partir des deux premières. Ici, Le Chariot demande comment mettre ces acquis en mouvement, et dans quelle direction. Cette troisième position ne décrit ni une issue ni une date.
Questions à se poser
- De qui ai-je appris ce que je sais faire, et qu’en ai-je fait ?
- Quel conseil est-ce que j’attends, et de qui l’accepterais-je ?
- Parmi les règles que je suis, lesquelles ai-je vraiment choisies ?
- Qu’est-ce que je pourrais transmettre, et à qui ?
Sources
- Claude Burdel, « Le Pape », Tarot de Marseille, 1751, Minneapolis Institute of Art (P.96.30.6), domaine public : source de l’image de cette page
- Sherryl E. Smith, « Il Papa, Le Pape, The Pope, The Hierophant in Tarot », Tarot Heritage
- Gwenael Beuchet, « Paul Marteau, auteur et éditeur de l’Ancien Tarot de Marseille (1930) », traduction en ligne
- « A Brief History of Cartomancy », MIT Libraries
- Tarot de Marseille, modèle Conver daté de 1760, référence des descriptions (Wikimedia Commons)














