Ce que montre la carte

Sur la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751, comme sur le modèle Conver, L’Empereur ne siège pas tout à fait : il s’adosse à son trône, une jambe passée par-dessus l’autre 3, le visage tourné de profil sous une couronne. Il tient un sceptre surmonté d’un globe et d’une croix 1, porte au cou une lourde chaîne 4 et laisse son écu à l’aigle impérial reposer au sol, à ses pieds 2. Le cartouche du modèle Conver porte « L’EMPEREUR » ; certaines éditions anciennes impriment « LEMPEREVR », avec un V à la place du U, comme la carte reproduite ici.

Les éléments de la carte, agrandis

  1. Le sceptre au globe, détail agrandi de L’EmpereurLe sceptre au globe, détail agrandi de L’EmpereurLe sceptre au globe, détail agrandi de L’Empereur, en couleur
    1 · Le sceptre au globeIl le tient levé devant lui : la tradition y lit l’autorité qui s’exerce sur le monde concret.
  2. L’écu posé au sol, détail agrandi de L’EmpereurL’écu posé au sol, détail agrandi de L’EmpereurL’écu posé au sol, détail agrandi de L’Empereur, en couleur
    2 · L’écu posé au solIl porte l’aigle impérial et repose à ses pieds : un pouvoir qui n’a pas besoin d’être brandi.
  3. Les jambes croisées, détail agrandi de L’EmpereurLes jambes croisées, détail agrandi de L’EmpereurLes jambes croisées, détail agrandi de L’Empereur, en couleur
    3 · Les jambes croiséesSur les images anciennes, cette posture désigne la personne de plus haut rang.
  4. La chaîne au cou, détail agrandi de L’EmpereurLa chaîne au cou, détail agrandi de L’EmpereurLa chaîne au cou, détail agrandi de L’Empereur, en couleur
    4 · La chaîne au couUne lourde chaîne d’apparat ; on y lit le poids des responsabilités autant que le prestige.

Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.

Rien, dans l’image, ne montre l’effort. Le souverain ne brandit ni son sceptre ni son écu, et cette économie de gestes fait partie de ce qu’on lit en lui : un pouvoir installé, qui n’a plus à se prouver. Les lames II à V, que la table des arcanes majeurs présente côte à côte, sont souvent lues comme deux couples : La Papesse et Le Pape du côté de l’autorité spirituelle, L’Impératrice et L’Empereur du côté du pouvoir temporel.

En 1909, le Rider-Waite-Smith redessine entièrement la figure ; le tableau reprend les écarts les plus visibles.

L’Empereur du modèle Conver et celui du Rider-Waite-Smith
ÉlémentMarseille, modèle ConverRider-Waite-Smith
NuméroIIII, en chiffres additifsIV, en chiffres soustractifs
Posturede profil, à demi assis, jambes croiséesde face, assis, jambes décroisées
Tenuecouronne, lourde chaîne au couarmure
Sceptresurmonté d’un globe à croixen forme d’ankh
Emblèmeécu à l’aigle posé au soltêtes de bélier, plus d’aigle

Le changement pèse sur la lecture. Un empereur de face et en armure se lit volontiers comme un chef qui commande. Le souverain du Marseille, adossé et sans arme, évoque plutôt une autorité établie, sûre de son rang.

Jambes croisées et IIII : les signes du rang

Une posture qui désigne le plus haut rang

Pour un regard d’aujourd’hui, croiser les jambes passe pour une attitude détendue, presque désinvolte. Sur les images anciennes, la posture disait autre chose : elle désignait la personne de plus haut rang de la scène. L’Empereur n’est donc pas nonchalant. Il signale par le corps qu’il occupe la première place, et beaucoup de lecteurs s’appuient sur ce détail autant que sur la couronne pour faire de lui la figure de l’autorité.

Un numéro écrit IIII

Les atouts du Marseille s’écrivent en chiffres romains additifs : quatre I alignés pour L’Empereur, comme VIIII pour L’Hermite ou XIIII pour Tempérance. Le Rider-Waite-Smith passe à la forme soustractive, IV. Le jeu lyonnais de Jean Dodal (1701-1715), rattaché au type I, cache en outre un chiffre 4 dans le dessin lui-même ; le détail manque sur les jeux du type II, modèle Conver compris. Certains lecteurs voient aussi un 4 dans le croisement des jambes : c’est alors une lecture de la posture, pas un chiffre gravé.

« Grand Père » sous la Révolution

En 1793 et 1794, des tarots sont « déchristianisés » : L’Impératrice et L’Empereur y deviennent Grand-mère et Grand-père, et certains exemplaires retitrent la carte « Grand Père ». On la rebaptise, on ne la retire pas du jeu. L’épisode éclaire une idée chère aux lecteurs : ce que montre la carte est une fonction, celle de qui fixe le cadre et protège, plus qu’un titre attaché à une personne.

Autorité ou rigidité : où passe la limite

Les mots-clés de la carte vont par paires : stabilité ou entêtement, structure ou rigidité, protection ou domination. Ce n’est pas une contradiction. Les mêmes attributs se lisent dans les deux sens, et les détails agrandis le montrent : la chaîne dit à la fois le prestige et le poids de la charge ; l’écu posé au sol peut être un pouvoir qui n’a pas besoin d’être brandi, ou un bouclier qu’on ne relève plus.

Pour situer la carte dans un tirage, une question peut aider : à quoi sert le cadre ? Tant qu’il porte un projet ou protège des personnes, la lecture reste du côté de la stabilité. Quand la règle vaut parce qu’elle est la règle, et que toute discussion passe pour une menace, elle glisse vers la rigidité. Beaucoup de lecteurs y ajoutent un dernier signe. Une structure solide supporte d’être discutée et ajustée ; celle qui ne tolère aucun ajustement relève de l’entêtement plus que de la force.

Reste un point de méthode. Quand L’Empereur sort, la tentation est grande de lui donner aussitôt un visage : un père, un patron, parfois un conjoint. Mieux vaut le lire comme un rôle. La fonction qu’il décrit peut être la vôtre, celle d’une institution, d’un règlement ou d’un engagement que vous avez pris. La carte ne juge aucune personne réelle ; ce que pense ou fera quelqu’un de votre entourage lui échappe entièrement.

À l’endroit

Droite, la lame IIII parle de ce qui tient : une organisation qui protège, une décision qui fait autorité, un résultat concret. Elle invite à passer de l’intention à la forme, c’est-à-dire fixer des règles et choisir ce qui doit durer. Après une période d’hésitation, on y lit l’intérêt d’un socle, même modeste, sur lequel bâtir ensuite.

On la lit aussi comme une invitation à assumer sa propre autorité, au sens premier du mot : être l’auteur de ses décisions et en porter la responsabilité, sans attendre qu’un autre le fasse à sa place.

Renversée

Une bonne partie des lecteurs du Marseille ne renverse jamais une carte, et l’histoire leur donne un argument : le modèle a été dessiné pour un jeu de levées. Le double sens, droit et à l’envers, est une invention d’Etteilla, qui l’attribue à chaque lame d’un tarot conçu pour la divination et gravé en 1788 ou 1789.

Renversé, L’Empereur se lit de deux façons opposées. Soit le cadre serre trop : contrôle, entêtement, refus d’entendre, la domination prenant la place de la protection. Soit il manque : les décisions restent en suspens et personne n’en porte la responsabilité. Reste à voir de quel côté penche la situation.

Avec des cartes toujours droites, ce sont les voisines qui font pencher la lecture : flanqué du Diable et de La Maison Dieu, L’Empereur tire vers l’emprise ou la rigidité ; à côté de L’Étoile, il retrouve sa fonction protectrice.

En amour

Dans une question de cœur, L’Empereur parle de stabilité et de sécurité : un lien qui s’inscrit dans le concret, des engagements tenus, ce qui rassure et ce qui dure.

Surtout, la carte renvoie à votre propre façon de tenir le lien. De quoi avez-vous besoin pour vous sentir en sécurité ? Ce besoin s’exprime-t-il en demandes claires, ou en contrôle ? L’ombre de la carte, en amour, est précisément ce glissement : vouloir que tout soit prévu et vérifié d’avance. Sur les sentiments ou les intentions de l’autre personne, le tirage reste muet ; il éclaire la place que vous donnez à la structure dans la relation.

Une carte ne permet pas de juger si une relation est saine. Si, dans votre couple, vous vous sentez sous contrôle ou en danger, parlez-en à une personne de confiance ou à un professionnel. Le 3919, numéro national d’écoute, s’adresse aux femmes victimes de violences et à leur entourage.

Au travail

Côté travail, la lame IIII décrit une posture : poser un cadre, clarifier qui décide quoi. La tradition la rapproche d’une situation solide et d’une réalisation concrète, un projet qui prend une forme durable plutôt qu’une idée qui reste en l’air.

L’obstacle vient du même endroit : des procédures devenues des fins en soi, ou sa propre difficulté à déléguer. Sans tenir lieu de conseil professionnel, la carte permet de situer le problème du moment : trop peu de cadre, ou trop. Les deux n’appellent pas la même réponse.

En lecture oui ou non

« Plutôt oui » : c’est la lecture courante de L’Empereur, sur laquelle l’usage s’accorde largement, à cause de la stabilité et du cadre solide que montre la carte. C’est le oui de ce qui se construit, se décide et s’organise. Pour une question qui demande de la souplesse ou de l’improvisation, la carte invite plutôt à fixer d’abord des règles. Ce oui reste indicatif ; le tirage oui ou non présente la méthode et range les vingt et une autres lames.

Cartes associées

L’Empereur et L’Impératrice

Les lames III et IIII se répondent point par point. L’Impératrice est assise de face et tient son écu à l’aigle ; L’Empereur est de profil et a posé le sien au sol. Certains lecteurs lisent la paire comme l’élan créatif qui trouve sa structure, sans dire que cela arrive : d’un côté l’idée qui naît, de l’autre la forme qui la fait durer.

L’Empereur et Le Pape

La lame suivante prolonge la série du pouvoir. L’Empereur fixe la règle ; Le Pape la transmet et l’explique à ceux qui l’écoutent. Réunis, ils posent la question de l’autorité que l’on reconnaît : celle qui s’impose, ou celle qui convainc.

L’Empereur et Le Chariot

Le Chariot, arcane VII, montre lui aussi un homme couronné, sceptre en main, mais debout et en mouvement. Les deux cartes opposent le cadre qui tient et la volonté qui avance ; on peut lire le conducteur du char comme un Empereur qui aurait quitté son trône.

Un exemple en trois cartes

Prenons un tirage en trois cartes où l’on a nommé les places Situation, Obstacle et Conseil. L’Impératrice sort en premier, L’Empereur au centre, Le Chariot en dernier. Pour une question sur un projet, on peut y lire des idées nombreuses qui se heurtent à un cadre trop strict, ou au contraire à l’absence de cadre ; la carte du conseil invite à choisir une direction et à s’y tenir, plutôt qu’à rediscuter les règles sans fin.

Questions à se poser

  • Dans cette situation, quel cadre me manque, et lequel m’enferme ?
  • Quelle règle est-ce que je suis sans l’avoir choisie ?
  • Sur quoi ai-je réellement autorité, et sur quoi voudrais-je l’avoir ?
  • Qu’est-ce qui me rassure dans ce projet ou cette relation, et qu’est-ce que cela me coûte ?
  • Quelle responsabilité ai-je envie d’assumer pleinement ?

Sources