Ce que montre la carte
Le cartouche du modèle Conver porte « TEMPERANCE », sans article, alors que l’usage courant dit volontiers « la Tempérance » ; la carte reproduite ici, gravée par Claude Burdel en 1751, écrit « TENPERANCE », sans article elle aussi. Le numéro s’écrit XIIII, soit 14, dans la graphie additive du Marseille. La figure occupe presque toute la hauteur de la carte. Elle se tient debout, le corps légèrement infléchi en S, deux grandes ailes dans le dos 3. Ce léger déhanchement donne à la figure un mouvement retenu : elle n’est ni figée ni en marche, occupée à un geste qui demande de l’attention. Une petite fleur ou un cercle rouge marque son front, selon la manière dont on lit le dessin.
Ses mains tiennent deux vases 1, l’un plus haut que l’autre, et un liquide passe de l’un à l’autre 2, en une large bande oblique sur la carte reproduite ici. Rien n’est versé au sol : ce qui quitte un vase entre dans l’autre. Ce circuit fermé est la première chose à regarder quand on lit la carte.
Les éléments de la carte, agrandis



1 · Les deux vasesL’un plus haut que l’autre, le liquide passe de l’un à l’autre : la tradition y lit un ajustement patient. 2 · Le liquide qui passeIl passe en biais, d’un vase à l’autre ; dans les jeux anciens, on coupe le vin d’eau, d’où l’idée de modération.Sans agrandissement : la trame ne rend pas ce détail, visible sur la carte d’origine. 


3 · Les ailesUne figure ailée, debout : on y lit l’apaisement et le retour à l’équilibre.Cadré sur l’aile gauche
Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.
Le Rider-Waite-Smith, qui la numérote XIV, en fait un ange : un pied dans l’eau, l’autre sur la terre, un soleil au front et, sur la poitrine, un triangle inscrit dans un carré. Le geste des vases demeure, mais l’image se couvre de signes ajoutés. La carte de Marseille est plus sobre : une figure, deux vases, une fleur.
Couper le vin d’eau : l’origine du geste
Des quatre vertus dites cardinales, Justice, Force, Tempérance et Prudence, le tarot en retient trois, et donne à chacune un attribut reconnaissable d’un coup d’œil. La Justice porte l’épée et la balance, la Force maîtrise un lion, la Tempérance manie deux vases.
Son geste n’a rien d’ésotérique à l’origine. Dans les jeux anciens, la figure coupe le vin d’eau : elle allonge une boisson pour la rendre plus douce. La vertu se montre ainsi par un acte ordinaire, presque domestique. Elle ne prive de rien, elle dose. Le vin reste du vin, dans une proportion que l’on peut supporter.
La lecture moderne de la carte part de cette image. On y parle de modération au sens d’un réglage, plutôt que d’une restriction. De patience aussi, parce qu’un mélange se fait lentement, et d’harmonie, parce que deux éléments différents finissent par n’en faire qu’un.
On rencontre aussi des lectures qui prêtent à Tempérance un sens médical. Arcane Lune ne la lit pas ainsi : le tarot ne renseigne pas sur la santé. Quand cette page parle d’apaisement, c’est au sens relationnel, celui d’un conflit qui baisse d’intensité ou de deux positions qui se rapprochent.
Après l’Arcane sans nom : pourquoi Tempérance vient en XIIII
Les numéros des trois vertus du tarot suivent une régularité : la Justice en VIII, la Force en XI, Tempérance en XIIII. Deux lames séparent chaque fois l’une de l’autre. La quatrième vertu, la Prudence, manque ; Court de Gébelin, en 1781, croyait la reconnaître dans Le Pendu, arcane XII.
Aucun texte de cartier n’explique cet ordre des arcanes majeurs ; les lecteurs l’interprètent donc à partir du voisinage. Tempérance vient juste après l’Arcane sans nom, la lame du squelette qui fauche, et juste avant Le Diable. Sur la table, deux figures ailées se suivent : la femme aux grandes ailes, puis le diable aux ailes de chauve-souris.
On lit souvent ces trois lames comme une suite. La XIII coupe, la XIIII recompose, la XV attache. Tempérance occupe la place du milieu, entre une carte qui retire et une carte qui retient, comme une mesure entre deux excès. Cette lecture n’a rien d’historique. Elle éclaire pourtant la manière dont beaucoup de lecteurs abordent la carte : un apaisement qui vient après une coupure.
Le rang de Tempérance a d’ailleurs tenu bon. Quand la Golden Dawn, ordre occultiste anglais de la fin des années 1880, intervertit les lames VIII et XI pour les accorder à son astrologie, elle ne touche pas à la XIIII. Le Rider-Waite-Smith en hérite : Tempérance y reste quatorzième.
À l’endroit
Quand elle sort à l’endroit, Tempérance décrit une situation qui s’arrange par petites touches, sans coup d’éclat. La carte invite à doser ses efforts, ses paroles, le temps donné à chaque chose. Elle met en avant la circulation entre les gens et entre les idées, plutôt que la victoire d’un camp. C’est une carte lente, et sa lenteur fait partie de ce qu’elle propose.
Dans un tirage sur une décision, elle suggère souvent de ne pas trancher trop vite entre deux options. La question devient alors : quelle part de l’une, quelle part de l’autre ? Une organisation qui laisse de la place à deux envies, un compromis qui tient compte des deux personnes, un changement mené par étapes plutôt que d’un bloc. Le mélange, ici, n’est pas une demi-mesure. Il demande au contraire de savoir précisément ce que l’on verse, et en quelle quantité.
Renversée
Les lecteurs du Tarot de Marseille sont nombreux à ne jamais renverser les cartes. Lire une lame « à l’envers » est un héritage d’Etteilla, dont le jeu, achevé en 1788 ou 1789, donnait à toute carte deux valeurs selon son orientation. Lue renversée, Tempérance glisse vers son côté ombre : tiédeur, lenteur, évitement des conflits. L’équilibre devient une manière de ne rien trancher, la patience un prétexte pour repousser.
Sans retourner la carte, le contexte du tirage donne une nuance proche. Entourée de lames tranchantes ou conflictuelles, Tempérance peut signaler un compromis qui ménage tout le monde sauf vous, ou une paix achetée en taisant ce qui fâche.
En amour
En amour, Tempérance est la carte du dialogue qui reprend. Elle décrit une relation apaisée, un rythme doux, ou une réconciliation qui se fait pas à pas. Les deux vases offrent une image simple : chacun verse, chacun reçoit, et la proportion se règle à deux.
La lame invite à regarder votre part de l’échange : ce que vous exprimez, ce que vous écoutez, ce que vous gardez pour vous. Après une dispute, elle suggère de baisser le ton plutôt que de chercher qui avait raison, et de renouer le dialogue par petites étapes si vous le souhaitez. Elle ne dit pas si l’autre reviendra ni ce qu’il ressent. Son ombre, ici, est la paix de surface, quand on évite un sujet pour ne pas troubler le calme.
Au travail
Au travail, Tempérance met en avant la coopération, les ajustements et une progression régulière. C’est la carte de la médiation : quelqu’un fait circuler l’information, rapproche des points de vue, trouve un rythme qui convient à l’équipe. Vous pouvez être cette personne, ou en avoir besoin. La carte se méfie des décisions brusques et favorise le réglage fin, comme revoir un calendrier, répartir autrement une charge ou reformuler une demande. Côté ombre, elle signale l’évitement : un désaccord que personne n’ose aborder et qui ralentit tout le monde.
En lecture oui ou non
À une question fermée, l’usage le plus répandu fait répondre Tempérance par un « plutôt oui », au sens d’un « oui, lentement » ; certains auteurs y voient plutôt un « peut-être ». La carte répond mal à l’impatience. Son « oui » se lit comme un repère, pas comme un feu vert : il invite surtout à vous demander quel temps vous acceptez de laisser à la situation. Pour formuler la question et comparer les 22 arcanes, reportez-vous à l’article sur le tirage oui ou non.
Cartes associées
Avec l’Arcane sans nom, qui la précède, l’opposition des gestes est nette : la faux sépare, les vases réunissent. Tirée près de la XIII, Tempérance adoucit souvent la lecture : certains lecteurs lisent la paire comme une fin et un temps de recomposition, sans dire que cela arrive.
Avec Le Diable, qui la suit, la mesure rencontre l’excès. Les deux cartes parlent du désir : l’une le règle, l’autre s’y laisse prendre. Côte à côte, elles demandent où passe la frontière entre ce qui fait du bien et ce qui retient.
Avec L’Étoile, arcane XVII, la parenté se voit au premier regard : deux femmes, deux récipients, un liquide versé. La différence tient à la destination. Tempérance verse d’un vase dans l’autre et ne perd rien ; la femme de l’Étoile vide ses cruches sans rien retenir, dans l’eau et sur la terre. On lit d’un côté l’ajustement, de l’autre la générosité.
Imaginons un tirage en trois cartes sur un différend avec un proche, aux positions « Ce que je veux, Ce qui me retient, Ce qui peut m’aider » : La Force, Le Diable et Tempérance sortent dans cet ordre. On peut y lire le désir de rester ferme, freiné par une rancune ou un attachement qui pèse ; Tempérance, en dernière position, invite à rouvrir l’échange à petites doses plutôt que de tout régler en une seule conversation.
Questions à se poser
- Où, dans cette situation, ai-je forcé la dose ?
- Qu’est-ce que je pourrais mélanger, plutôt que de choisir l’un contre l’autre ?
- Quel échange s’est interrompu, et qui pourrait faire le premier pas ?
- Ma patience m’aide-t-elle en ce moment, ou me sert-elle à éviter un désaccord ?
- Quel rythme me permettrait d’avancer sans m’user ?
Sources
- Claude Burdel, « Tempérance », Tarot de Marseille, 1751, Minneapolis Institute of Art (P.96.30.15), domaine public : source de l’image de cette page
- Tarot de Marseille, modèle Conver daté de 1760, référence des descriptions (Wikimedia Commons)
- Sherryl E. Smith, « La Temperanza/Temperance », Tarot Heritage
- « Rider–Waite Tarot », Wikipédia en anglais : numérotation du jeu et inversion de la Golden Dawn














