Ce que montre la carte
Toute la composition tient à une barre horizontale 1. Elle repose sur deux troncs dressés de chaque côté de la carte, et chacun porte six moignons de branches coupées 4 : douze en tout, soit le numéro de la lame dans la suite des arcanes majeurs. Le personnage y est attaché par une seule cheville. Son autre jambe passe derrière la première 2, ses mains sont ramenées dans son dos 3, et sa tête pend vers le sol. On dit ces mains liées, même si la carte reproduite ici ne montre aucune corde.
Les éléments de la carte, agrandis



1 · La traverse entre deux arbresIl y est suspendu par un pied : la tradition y lit une pause, un temps hors du mouvement. 


2 · La jambe repliéeL’autre jambe passe derrière la première, le visage reste calme : beaucoup y lisent un lâcher-prise. 


3 · Les mains derrière le dosCachées dans le dos, elles laissent les bras dessiner un triangle pointe en bas : ne pas agir, regarder autrement. 


4 · Les branches coupéesSix moignons sur chaque tronc, douze en tout : des arbres taillés, qui ne portent plus de feuilles.Cadré sur le tronc de droite
Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.
Le visage est le détail qui compte. Il reste paisible, le corps ne se débat pas : l’homme a l’air d’attendre. Beaucoup de lecteurs modernes s’appuient sur cette expression, plus que sur la pose, pour voir dans la carte autre chose qu’un châtiment.
Le Rider-Waite-Smith, le jeu anglais de 1909, conserve la pose et change presque tout le reste. L’homme y pend à un arbre vivant en forme de T, une auréole entoure sa tête, et ses mains ne montrent plus de liens visibles. Les arbres taillés et les poignets attachés, qui rappelaient encore la punition, disparaissent ; l’auréole tire d’emblée la carte vers une lecture spirituelle. Si vous avez appris le tarot avec ce jeu, regardez la version de Marseille sans cette auréole en tête : elle est plus rude, et plus ambiguë.
Enfin, malgré le nom, la carte n’a aucun rapport avec le jeu de lettres où l’on doit trouver un mot avant que le dessin du pendu soit complet.
D’une image d’infamie à une carte de pause
Peu de cartes du tarot ont une source visuelle aussi claire. Les premiers joueurs, dans l’Italie du XVe siècle, reconnaissaient dans cet homme renversé une image familière : celle des peintures d’infamie, où l’on montrait un traître accroché par un pied, la tête vers le sol. La pose disait la honte publique. Dans les cartes Visconti-Sforza, peintes à Milan vers le milieu du siècle, la lame est d’ailleurs connue sous le nom de « Traître ».
Ce sens a duré. Vers 1750 encore, un manuscrit bolonais qui attribue des significations à 35 cartes, premier témoin connu d’un usage divinatoire du tarot, associe le Pendu à la trahison. Le basculement vient avec les auteurs ésotériques. En 1781, Antoine Court de Gébelin juge que la carte est imprimée à l’envers et y reconnaît la Prudence. C’était la quatrième vertu cardinale, celle qui manquait au jeu à côté de la Justice, de la Force et de la Tempérance : il pensait l’avoir retrouvée là, dans l’homme suspendu.
Les lectures actuelles ont gardé quelque chose de chaque étape. De la peinture d’infamie vient l’idée d’un homme retiré du mouvement, qui ne peut plus agir ; de Court de Gébelin, celle d’une sagesse qui passe par l’arrêt. D’où les deux faces de la carte : un temps fécond quand l’attente est consentie, une impuissance quand elle est subie.
La carte ne parle ni de mort ni de violence réelle. Elle se lit comme une suspension symbolique, et rien dans la tradition ne la relie à un danger qui vous menacerait.
Si cette image fait écho à des idées noires, ou si des pensées de suicide vous viennent, ne gardez pas cela pour vous : confiez-vous à quelqu’un de proche, à votre médecin, ou composez le 3114, la ligne nationale de prévention du suicide.
Le Pendu renversé : une carte déjà à l’envers
Le Pendu pose un problème qu’aucune autre lame ne pose : son personnage a déjà la tête en bas. Retournez la carte, et l’homme se tient debout sur une jambe, l’autre repliée derrière lui, les mains dans le dos, comme quelqu’un qui patiente. C’est l’image que Court de Gébelin tenait pour la bonne. Pour lui, la version retournée était la seule correcte, et la carte telle qu’on l’imprimait, une erreur de fabrication.
Ce renversement d’origine brouille la lecture des cartes à l’envers. Sortie renversée, la lame montre un homme redevenu vertical, et elle se prête à deux lectures opposées. La première y voit la fin de l’attente : on retrouve ses appuis, on peut de nouveau agir. La seconde y voit un refus de la pause, l’agitation de qui ne veut rien lâcher. Aucune règle ne tranche entre les deux, et c’est le reste du tirage qui fait pencher la balance.
Un repère pratique, aussi. Sur la table, les deux sens de la carte montrent un personnage plausible, et l’on peut hésiter. Regardez le cartouche : le titre écrit en bas de la carte, « LE PENDU », ou « LE PENDV » sur la carte reproduite ici, en indique le sens, et le numéro XII, en haut, le confirme.
À l’endroit
À l’endroit, c’est-à-dire l’homme la tête en bas, la lame parle d’un temps d’arrêt qui a sa raison d’être. La tradition y lit un moment où l’action directe ne mène nulle part : forcer ne servirait à rien, alors qu’accepter la pause laisse voir ce que l’agitation cachait. Le Pendu invite à suspendre une décision plutôt qu’à la prendre dans l’urgence. Il pose aussi une question plus discrète : que seriez-vous prêt à donner sans rien attendre en retour ? Beaucoup d’auteurs lui prêtent ce sens d’engagement désintéressé.
On la lit souvent comme un renversement du regard. Un homme qui voit le monde à l’envers remarque ce qui échappe aux autres. Tirée à l’endroit, la lame suggère de reprendre le problème par l’autre bout, ou de demander comment la situation apparaît à quelqu’un qui n’y est pas mêlé.
Renversée
Nombreux sont les lecteurs du Marseille qui tirent toutes les lames droites ; pour eux, le sens renversé n’existe pas. L’idée qu’une carte à l’envers change de sens vient d’Etteilla : le tarot qu’il fait graver en 1788 ou 1789, pensé dès le départ pour la cartomancie, imprime sur chaque carte deux significations, selon le sens où elle sort. Ceux qui adoptent cette pratique lisent Le Pendu renversé du côté de son ombre : blocage, sacrifice subi, attente qui ne produit rien, sentiment d’impuissance. D’autres, on l’a vu, y lisent plutôt la sortie de l’attente.
Il existe une autre façon de nuancer la carte sans la retourner : regarder ses voisines. Au milieu de lames difficiles, comme l’Arcane sans nom ou La Maison Dieu, Le Pendu tire vers l’immobilité subie. À côté de cartes d’élan, comme Le Chariot ou Le Bateleur, il ressemble davantage à une halte choisie.
En amour
En amour, Le Pendu décrit une relation en suspens : une décision repoussée, une attente, un lien qui n’avance ni ne recule. La carte invite à regarder votre propre part dans cette immobilité. S’agit-il d’une pause que vous choisissez, pour laisser à chacun le temps d’y voir clair, ou d’une position que vous tenez par crainte de trancher ?
Son côté ombre est le dévouement excessif : donner sans compter, attendre l’autre au-delà de ce que l’on souhaite vraiment, s’effacer pour que le lien tienne. Sur ce que l’autre ressent ou décidera, la carte reste muette. Elle interroge seulement la place que vous acceptez d’occuper.
Au travail
Au travail, la carte correspond à un projet bloqué ou ralenti, à un temps de maturation que l’on n’a pas forcément choisi. Elle invite à se servir de ce temps : revoir le problème sous un autre angle, écouter un avis que l’on avait écarté, se demander si une solution viendra vraiment en poussant plus fort. Côté ombre, elle signale le sacrifice qui ne mène nulle part, des efforts donnés à une situation figée, ou l’impression d’avoir les mains liées. Elle ne dit pas s’il faut rester ou partir. Cette question vous appartient ; si elle engage votre contrat ou vos droits, elle se prépare avec un professionnel du droit du travail.
En lecture oui ou non
Posé sur une question fermée, Le Pendu penche, dans l’usage le plus répandu, du côté du « plutôt non », ou d’un « pas maintenant ». La nuance a son importance : la carte exprime moins un refus qu’un moment où rien ne se décide encore. Si elle sort, mieux vaut laisser la question de côté un temps, ou la formuler autrement, que tirer une nouvelle carte dans la foulée. Ce « pas maintenant » se lit comme une indication, pas comme une sentence. Pour la façon de poser la question et les repères des autres lames, voyez notre méthode du tirage oui ou non.
Cartes associées
Avec L’Hermite, arcane VIIII, Le Pendu partage le temps long. La différence se voit tout de suite : l’Hermite marche, lanterne levée, à son propre rythme, alors que le Pendu ne peut pas bouger. La paire distingue un retrait que l’on conduit soi-même d’une attente imposée.
Avec La Force, arcane XI, qui le précède, tout se joue dans les mains. La femme de la Force ouvre la gueule du lion sans effort apparent ; celles du Pendu sont liées. On lit souvent ce passage comme celui de la maîtrise à l’abandon : il y a des situations que l’on tient, et d’autres qu’il faut laisser se dénouer. Pour Court de Gébelin, ces deux lames étaient deux vertus voisines, la Force puis la Prudence.
Avec L’Arcane sans nom, arcane XIII, qui le suit, la suspension voisine avec une coupure. Certains lecteurs lisent la paire comme un temps d’arrêt et la fin de ce qui ne tenait plus, sans dire que cela arrive.
Sur trois cartes posées en « Situation, Obstacle, Conseil », supposons Le Chariot en situation, Le Pendu en obstacle et La Force en conseil. La lecture possible : un élan bien réel, arrêté net par une attente que l’on ne maîtrise pas ; la Force suggère alors de tenir sans brusquer plutôt que de forcer le passage. Placé en conseil, le même Pendu poserait une autre question : et si l’arrêt était choisi plutôt que subi ?
Questions à se poser
- Cette attente, est-ce que je l’ai choisie, ou est-ce que je la subis ?
- Que verrais-je de la situation si je cessais, un moment, de vouloir la faire avancer ?
- Qu’est-ce que je donne en ce moment, et qu’est-ce que j’espère en retour ?
- Quelle décision suis-je en train de repousser, et pour quelle raison ?
- Qu’est-ce que je pourrais lâcher sans rien perdre qui compte pour moi ?
Sources
- Claude Burdel, « Le Pendu », Tarot de Marseille, 1751, Minneapolis Institute of Art (P.96.30.13), domaine public : source de l’image de cette page
- Tarot de Marseille, modèle Conver daté de 1760, référence des descriptions (Wikimedia Commons)
- Sherryl E. Smith, « L’Appeso/Le Pendu/The Hanged Man », Tarot Heritage
- Christie’s, notice d’un Grand Etteilla : histoire du jeu d’Etteilla et de ses sens renversés














