Ce que montre la carte
La figure centrale cumule les signes. Sur la tête, des bois ou des cornes ; dans le dos, des ailes de chauve-souris 5 ; aux pieds, des griffes d’oiseau. Elle est hermaphrodite, avec des seins et un sexe masculin visibles. Une main levée, elle tient de l’autre une torche ou une hampe 4, selon la façon dont on lit le dessin. Le tout se dresse sur un piédestal 3.
À ce socle sont attachés deux petits personnages 1, cornus eux aussi, ou coiffés de rameaux comme sur la carte reproduite ici, une corde passée autour du cou 2. Ils se tiennent de part et d’autre, plus bas que le diable. La composition installe d’emblée un rapport de hauteur : une figure qui domine, deux figures tenues.
Les éléments de la carte, agrandis



1 · Les deux petits personnagesDeux petites figures aux oreilles pointues, coiffées de rameaux, attachées au piédestal : on y lit ce qui retient et ce qui attire. 


2 · Les cordes au couElles relient les personnages au piédestal : la tradition y lit l’emprise et la dépendance. 


3 · Le piédestalLe diable s’y dresse, au-dessus des deux figures. 


4 · La torche ou la hampeTenue d’une main, elle éclaire ou brûle : la tradition y lit l’énergie du désir. 


5 · Les ailes et les boisAiles de chauve-souris et, derrière le bonnet, des bois ramifiés : une image stable depuis le XVIIe siècle.
Agrandissements en trame. Pour les voir en couleur, ouvrez « Voir la carte d’origine », sous le titre.
Le tarot lyonnais de Jean Dodal, des années 1701 à 1715, garde deux détails hérités des diables italiens : un visage sur le ventre et des yeux aux genoux.
Un diable stable, un Baphomet inventé : Marseille et Rider-Waite-Smith
Peu de lames, dans la série des arcanes majeurs, ont aussi peu bougé. Depuis le XVIIe siècle, les jeux de Marseille montrent le même diable debout, les mêmes ailes, le même piédestal et les deux petits personnages attachés. Les variantes, comme celles du Dodal, touchent des détails, pas la composition.
Le changement vient de l’occultisme, et tard. Éliphas Lévi, dont le Dogme et rituel de la haute magie (1854-1856) fonde la lecture ésotérique moderne du tarot, dessine sa propre figure du Baphomet. Le Rider-Waite-Smith (RWS), publié en 1909, s’en inspire : son diable a une tête de bouc, un pentagramme inversé l’accompagne, et ce sont désormais un homme et une femme qui sont enchaînés devant lui.
La différence dépasse le style. Le diable de Marseille est une créature composite, faite de morceaux d’animaux, un peu grotesque. Celui du RWS est une figure d’occultiste, chargée de symboles à déchiffrer, et son couple enchaîné tire la carte vers la relation amoureuse. Lire une carte de Marseille avec l’image du RWS en tête, c’est y chercher un bouc et un pentagramme qui n’y figurent pas.
Désir ou emprise : les deux faces de la carte
La carte a mauvaise réputation, et la réduire à un avertissement serait passer à côté d’elle. La tradition lui associe d’abord une force : le désir, l’énergie vitale, l’attraction, l’ambition, une créativité instinctive. La torche que tient le diable se lit souvent comme ce feu-là, celui qui donne envie d’agir, de créer, de séduire.
Le problème commence quand ce qui anime se met à retenir. Les cordes au cou des petits personnages disent cette bascule : un attachement qui devient dépendance, une envie qui tourne à l’excès, un lien où l’un tient l’autre. La carte réunit les deux dans la même image, sans les séparer, et c’est ce qui la rend délicate à lire.
Un détail du dessin nourrit cette lecture : les petits personnages, aux oreilles pointues et coiffés de rameaux, ont comme le diable des pieds griffus ; sur le modèle Conver, ils portent aussi des cornes. Ils ressemblent à celui qui les tient. Certains lecteurs en tirent l’idée que ce qui retient n’est pas tout à fait étranger, qu’on y participe d’une manière ou d’une autre, par habitude, par plaisir ou par peur de perdre ce que le lien apporte, sans que cela vaille pour une situation de contrainte ou de violence. La carte ne désigne aucun coupable ; elle demande ce qui, dans la situation, maintient le lien.
Aucune règle ne dit de quel côté elle penche. Beaucoup de lecteurs laissent la question posée et les cartes voisines orienter la lecture, vers le désir qui anime ou vers l’attachement qui retient. Le Diable pose la question sans y répondre ; quelques questions, en fin de page, aident à la formuler pour soi.
Si votre question touche une dépendance, quelle qu’elle soit, ou une relation dans laquelle vous vous sentez contrôlé, menacé ou isolé, une carte ne remplace pas une aide. Parlez-en à un professionnel de santé, à une association spécialisée ou à une personne de confiance. En cas de violences conjugales, appelez le 3919.
À l’endroit
Sorti à l’endroit, Le Diable parle d’abord d’une énergie qui pousse à agir. Il peut décrire un projet porté par l’envie, une passion naissante, une capacité à convaincre ou à entraîner les autres. La carte invite à reconnaître ce que vous voulez, sans fausse pudeur, et à mesurer ce que ce désir engage. Même droite, elle garde sa part d’ombre : la tentation et l’excès ne sont jamais loin, et la lame demande de rester lucide sur ce qui vous attire.
Renversée
Beaucoup de lecteurs du Marseille ne lisent jamais une lame à l’envers ; le guide des significations détaille ce qui divise les lecteurs sur les cartes renversées.
Retourné, Le Diable se lit souvent, chez ceux qui renversent, comme une emprise qui se desserre : un lien dont on commence à se dégager, une habitude sur laquelle on reprend la main. L’image s’y prête : tête en bas, la carte place les deux petits personnages au-dessus de celui qui les tenait. C’est une piste de lecture, pas l’annonce d’une délivrance.
D’autres y voient au contraire le côté ombre poussé plus loin, un excès installé ou une dépendance que l’on ne remarque plus. La question posée aide à choisir. Sur une habitude que l’on cherche à quitter, la première lecture vient plus naturellement ; sur une situation que l’on décrit comme sans problème, la seconde attire l’attention sur ce qui s’est installé sans bruit.
Pour qui ne retourne pas ses cartes, les lames voisines tiennent ce rôle. Près de Tempérance, la carte tire vers un désir que l’on apprend à régler ; au milieu de cartes de blocage ou de chute, elle insiste sur ce qui enferme.
En amour
En amour, Le Diable parle de passion et d’attraction forte, de ce qui rapproche et retient deux personnes. La carte invite à regarder la part du désir dans le lien, sans la juger : elle peut être une force. Son côté ombre est la relation d’emprise, faite de contrôle, de jalousie ou d’une dépendance affective qui rend le départ impensable. Si c’est ce que vous reconnaissez, l’encadré plus haut donne des repères. La lame ne dit rien de la fidélité ni des intentions de l’autre personne, et elle ne fait de personne un « diable ».
Au travail
Au travail, la carte met en avant l’ambition, le goût du pouvoir et du résultat, une capacité à entraîner les autres. Elle peut accompagner un projet qui demande de l’audace. Côté ombre, elle signale la pression, la compromission, une situation où l’on accepte trop pour garder sa place ou obtenir ce que l’on vise. Elle ne tient pas lieu de conseil pour une décision professionnelle.
En lecture oui ou non
Pour une réponse par oui ou par non, l’usage le plus répandu lit Le Diable comme un « plutôt non » : une attirance qui retient plus qu’elle ne libère. Ce non n’a rien de moral, et il ne ferme rien pour de bon. Il signale que ce qui vous pousse à dire oui mérite d’être regardé de près : s’agit-il d’un choix, ou d’une prise ? Le tirage oui ou non a sa propre page, avec la manière de poser la question et la lecture des vingt-deux lames.
Cartes associées
Avec Tempérance, arcane XIIII, qui le précède, les deux figures sont ailées : la femme aux vases, puis le diable aux ailes de chauve-souris. L’une mêle et dose, l’autre lie. On lit la paire comme une affaire de mesure : le même désir peut se régler ou déborder.
Avec L’Amoureux, arcane VI, la parenté tient à la composition : une figure placée en hauteur, des personnages debout au-dessous d’elle. Dans L’Amoureux, un Cupidon logé dans un soleil tend son arc vers un jeune homme qui se tient entre deux femmes ; dans Le Diable, la figure du haut tient les deux petits personnages attachés. On lit souvent les deux lames ensemble : le choix guidé par le désir, puis ce que ce désir devient quand il enchaîne.
Avec La Maison Dieu, arcane XVI, qui le suit, deux personnages attachés laissent place à deux hommes qui tombent d’une tour ouverte par le feu. Certains lecteurs voient dans la paire l’image d’un lien qui se rompt, parfois brutalement ; les deux lames ne disent pas que cela arrive.
Ces paires se retrouvent dans un tirage en trois cartes. Pour l’exemple, les trois positions sont des questions plutôt que des temps : qu’est-ce qui m’attire, qu’est-ce qui me retient, qu’est-ce qui mérite d’être réexaminé ? On tire L’Amoureux, Le Diable et La Maison Dieu. L’Amoureux demande quel choix l’attirance a guidé ; Le Diable, quel attachement est devenu pesant ; La Maison Dieu, ce qui a été bâti trop haut sur ce lien. Aucune des trois ne dit comment la situation tournera : chacune désigne une question que le tirage pose.
Questions à se poser
- Qu’est-ce qui m’anime en ce moment, et qu’est-ce qui m’attache ?
- Ce désir, pourrais-je m’en éloigner si je le décidais ?
- Ce lien me coûte-t-il plus qu’il ne m’apporte ?
- Qu’est-ce que j’accepte dans cette situation que je refuserais ailleurs ?
- Qu’est-ce que je préfère cacher, et à qui ?
- Vers quel projet qui me ressemble pourrais-je tourner cette énergie ?
Sources
- Claude Burdel, « Le Diable », Tarot de Marseille, 1751, Minneapolis Institute of Art (P.96.30.16), domaine public : source de l’image de cette page
- Tarot de Marseille, modèle Conver daté de 1760, référence des descriptions (Wikimedia Commons)
- Tarot de Jean Dodal, Lyon (Wikimedia Commons)
- Sherryl E. Smith, « Il Diavolo/Le Diable/The Devil », Tarot Heritage
- BnF, notice du tarot de Jean Dodal, Lyon, entre 1701 et 1715














